LETTRES TURQUES

Astrolabe N° 37
Université Paris-Sorbonne
Lettres Turques
Le sermo pedestris d’un diplomate humaniste sur l’Empire ottoman

LETTRES TURQUES
Le sermo pedestris d'un diplomate humaniste sur l'Empire ottoman

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Depuis la prise de Constantinople, l'empire (sic) ottoman ne cesse de fasciner les Occidentaux ; les voyages en terre turque se multiplient et suscitent la rédaction de nombre de récits de voyage, notamment au XVIe siècle. Les Lettres turques d'O. G. de Busbecq tiennent une place particulière dans cette production, surtout en raison de l'identité de leur auteur. Busbecq fut l'ambassadeur de Ferdinand Ier auprès de Soliman le Magnifique de 1554 à 1562 et mena des négociations délicates alors que l'Autriche et l'Empire ottoman étaient en guerre. Son récit abonde en informations sur les événements politiques, les actions militaires, sur Soliman lui-même et sur les querelles dynastiques au sein de la famille impériale, mais aussi sur la société turque. Les multiples incidents qui jalonnent ses voyages et son séjour sont l'occasion de décrire avec humour les mœurs et les coutumes turques. [...]

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Ces informations rapides données par la quatrième de couverture situent fort à propos dans le temps et dans l'espace le discours non dénué d'humour du diplomate Ogier Ghiselin de Busbecq dans ses Lettres turques. Mais bien entendu, elles ne sont qu'une incitation à cerner de façon plus précise la qualité et la personnalité de l'auteur, dans la mesure où celles-ci informent le contenu des lettres, très riche et diversifié, dont nous nous proposons de rendre compte, au moins pour l'essentiel.

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« Situation » de Busbecq

La famille des Ghiselin, notables ruraux dans une région alors territoire de Flandre appartenant aux Habsbourg d'Autriche, aujourd'hui département du Nord, a servi rois et empereurs : le grand-père d'Ogier, Gilles Ghiselin II, fut écuyer tranchant des enfants de Philippe le Bel (1268-1314, roi de France de 1282 jusqu'à sa mort)[1]. Son grand-oncle, Georges Ghiselin Ier, fut chambellan et conseiller de Maximilien Ier[2]. Le père d'Ogier, Georges Ghiselin II, possédait quelques propriétés dans le village de Bousbecque, à une dizaine de kilomètres de Comines, petite ville située sur rive gauche de la Lys, à la frontière avec la Belgique actuelle. Ogier Ghiselin, né entre la fin de l'année 1520 et le mois d'octobre 1521, est le fruit d'une liaison de son père avec une certaine Catherine Hiespel ou Hespel, sur laquelle on ne sait rien de sûr par ailleurs[3].

Après ses études à l'Université de Louvain, Busbecq complète son éducation (arts libéraux, droit, médecine, histoire) dans les universités italiennes de Bologne, de Padoue et de Venise. Il perfectionne également sa connaissance des langues étrangères entreprise aux Pays-Bas bourguignons : outre le flamand, il pratique le français, le latin, le grec, l'italien, l'allemand et l'espagnol, et peut-être le slavon. L'instruction diversifiée qu'il a reçue s'avère conforme aux idéaux humanistes, et c'est bien souvent la curiosité universelle toujours en éveil de l'humaniste qui motive les développements plus ou moins longs sur des sujets très variés, incluant tout ce qui a trait aussi bien aux rapports de force politiques qu'aux mœurs, aux techniques, aux plantes, aux animaux...

Légitimé par Charles-Quint à son retour d'Italie en 1549, Busbecq choisit de suivre l'exemple de ses grand-père et grand-oncle, et entre au service de Ferdinand d'Autriche, roi de Bohême et de Hongrie, frère de Charles-Quint, et alors seulement roi des Romains[4]. Il figure à la cour dès 1553, mais sans fonction particulière. Durant l'été 1554, il accompagne à Londres, en qualité de secrétaire d'ambassade, Pierre de Lassa qui représente Ferdinand devenu empereur d'Autriche au mariage, le 25 juillet 1554, du futur Philippe II et de Marie Tudor. C'est début novembre 1554 que  Ferdinand Ier le nomme son ambassadeur à Constantinople. S'ensuivront deux missions successives, la première de fin novembre 1554 à août 1555, la seconde d'octobre 1555 à la fin août 1562.

Dès son second retour à Vienne, malgré son souhait de se retirer, il devient l'un des conseillers de l'empereur. De plus, le fils de ce dernier, Maximilien II, lui témoigne la reconnaissance des services qu'il a rendus à l'Empire non seulement en l'anoblissant en 1563, mais en le désignant pour accompagner, avec la fonction de maître de table, ses deux fils aînés Rodolphe et Ernest à la cour d'Espagne, afin qu'ils puissent y parfaire leur éducation. Parti de Vienne le 8 novembre 1563, Busbecq revient au printemps 1566. En avril 1567, arguant de sa santé, il refuse une troisième ambassade à Constantinople. Mais il assume avec plaisir la charge de sénéchal et de chambellan de quatre jeunes enfants de Maximilien II[5], charge qu'il occupe jusqu'en 1574. Il devient également bibliothécaire de la bibliothèque impériale[6].

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Maximilien II

L'ère des voyages n'est pas finie pour autant. En effet, Busbecq doit retourner en Espagne pour accompagner Albert et Wenceslas, en août 1570, en échange de leurs  aînés avec lesquels il revient à Vienne en août 1571. Il reprend ses fonctions auprès des deux cadets, non sans avoir bénéficié de la reconnaissance de Philippe II qui lui octroie alors une rente annuelle. À partir de 1574, lui est confiée par Maximilien devenu empereur une nouvelle mission qui contrecarre son désir toujours aussi vivace de se retirer afin de jouir d'un otium depuis longtemps souhaité, celle de conduire en France la princesse Élisabeth[7] en vue de son mariage avec le roi Charles IX. Il la raccompagne à Vienne après son veuvage, au début de 1576, mais retourne peu de temps après à Paris, sa demande d'être relevé de ses fonctions en raison de son âge (il a alors cinquante-cinq ans) lui étant une fois de plus refusée. Là, en dehors de ses fonctions de diplomate, il recherche principalement la société des savants, archéologues et naturalistes, et des voyageurs, et il s'entoure de jeunes lettrés, notamment des Flamands attirés par la vie littéraire parisienne, dont il encourage travaux et publications.

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Charles IX et Élisabeth de Habsbourg

Car il fuit les courtisans. La fin de la quatrième lettre, relative au retour à Vienne, au terme de la seconde ambassade à Constantinople, comporte un long développement critique sur les courtisans viennois, dont il faut entendre qu'il concerne tout autant les courtisans français, vu la date de sa publication. Le discours n'est guère original[8], certes, mais il est marqué du sceau de la sincérité et du désir humaniste d'une vie studieuse sans être austère :

Alors que je brûle de m'échapper de la cour et de rentrer chez moi, des affaires privées me retiennent encore ici. Car la vie à la cour n'est vraiment pas toujours agréable pour moi. J'en connais bien les tourments. Les nombreux malheurs qu'on y rencontre sont masqués par une splendeur illusoire. On y voit beaucoup de dissimulation et peu de franchise. Il n'existe aucune cour exempte de jalousie, où l'on ne regrette pas l'absence d'amitiés véritables, où l'on ne doit pas craindre un changement dans la faveur du prince et une ruine subite.[...] La cour ne reconnaît les mérites véritables que trop tard. Elle est conduite par les faux semblants, la rumeur, les apparences, les intrigues, l'erreur populaire. Aussi, n'hésiterai-je pas à dire que sont heureux les hommes auxquels il a été donné d'en finir avec la cour rapidement et sans grand dommage. Il est souhaitable de pouvoir vivre pour soi, pour les muses et de vieillir en compagnie de quelques amis qui ne soient pas trompeurs, dans un coin de terre retiré. Ou bien aucune vie n'est possible dans notre exil terrestre, ou bien cette vie-là est la seule digne d'être vécue[9].

Ce bref rappel de la vie de Busbecq indique à quel point ses aspirations profondes ont été contrariées, et soumises à un dévouement sans faille à ses deux maîtres successifs. Sensé répondre à l'ami qui s'est étonné que Busbecq ait accepté la seconde ambassade, ce dernier justifie ainsi son retour à Constantinople, au début de la deuxième lettre :

Mon maître très clément, Ferdinand, le roi des Romains m'avait chargé d'être son ambassadeur ordinaire auprès de Soliman pendant quelques années. Je devais accepter cette fonction après la conclusion de la paix. Cependant, comme nous n'avions pas encore complètement renoncé à tout espoir de paix, il ne m'était pas possible de me dérober à ma tâche pas plus qu'au danger, jusqu'à ce que cette affaire aboutisse à une conclusion définitive de sorte que soit la paix fût assurée, soit la guerre fût décidée et déclarée. Par conséquent, quoique je n'aie pas nourri d'illusions sur l'étendue des dangers vers lesquels je me dirigeais, ni sur la brûlante envie que j'avais de remettre cette mission à un autre, pourtant, comme je ne trouvais pas de remplaçant, il fallut obéir au destin, c'est-à-dire à la volonté d'un souverain si bienveillant[10].

Ayant acquis en 1587 la seigneurie de Bousbecque dans l'espoir d'y finir ses jours, il demande, en 1592, la permission de se rendre sur ses terres afin d'y régler des affaires personnelles, sans prévoir que ce serait son ultime voyage. En effet, à Cailly, à trois lieues au nord de Rouen, il est attaqué et fait prisonnier par une bande de ligueurs[11] qui molestent sa personne et pillent ses bagages. Relâché le lendemain, il parvient à se faire rendre une partie de ce qui lui appartenait et est recueilli au château de la comtesse de Mallot, châtelaine de Cailly. Profondément bouleversé par ces violences, il est saisi, au bout de deux jours, d'une fièvre ardente qui l'emporte, le 28 octobre 1592[12]. On l'enterre dans l'église de Saint-Germain-sous-Cailly. En 1598, une boîte contenant son cœur embaumé est placée dans l'église de Bousbecque, le fief familial, aux côtés de ses ancêtres.

Ainsi disparaissait brutalement, septuagénaire, en terre étrangère et sans le réconfort de ses proches, un des grands humanistes de son temps, un homme qui, par ses talents, son esprit de tolérance et sa bonté, s'était acquis l'estime de tous ceux dont il était connu, en France comme ailleurs. Jacques-Auguste de Thou[13], un « grand auteur, un historien digne de foi » selon Bossuet, écrit de lui : « C'était un grand homme, qui avait une connaissance profonde des grandes affaires ; il était d'une candeur et d'une probité rares. » La fidélité et l'esprit de service qui ont présidé à l'accomplissement de ses fonctions successives, voire simultanées, jusqu'à sa mort ont été chez lui des traits de caractère dominants ; en témoignent les différentes missions qui lui ont été confiées, autant de marques d'une faveur et d'une reconnaissance de ses talents durablement manifestées par les empereurs.

Sa vie fut bien remplie, et non seulement par ses activités de diplomate sollicité fort au-delà de ses souhaits. Par la correspondance qu'il n'a cessé d'entretenir avec des amis originaires comme lui des Pays-Bas, il témoigne aussi d'une production intellectuelle abondante. Son amitié avec Juste Lipse[14], rencontré en 1572, nourrit une correspondance suivie au moins jusqu'en 1585. Le contenu de ses Lettres turques a souvent été exploité par les historiens au fil des siècles, en raison de la qualité et la diversité des informations dont il abonde.

Comment alors expliquer le fait que l'homme soit resté si longtemps quasi inconnu en France, alors que le lieu de ses origines est devenu français depuis fort longtemps ? Le contenu de l'Annexe biographique avance deux éléments de réponse possibles : d'une part, le fait que les Lettres aient été "écrit[es] en latin et que les deux traductions françaises du XVIIe et du XVIIIe siècle sont de belles infidèles", d'autre part il envisage qu' "il est possible aussi que la France ait préféré oublier un homme qui a travaillé pour l'ennemi et qui n'était pas français (sic) : Busbecq était un Flamand et, comme d'autres membres de sa famille, il a fait carrière au service des Habsbourg"[15]. Si le second argument est recevable, le premier paraît de peu de poids dans une France où le latin était non seulement le fondement des études "classiques" mais aussi la langue obligée des écrits scientifiques et des échanges épistolaires personnels sur des sujets sérieux, et où le grand combat du XVIIe siècle a été justement d'élever la langue française à une dignité au moins égale sinon supérieure à celle de latin, afin qu'elle le supplante définitivement, dans tous les domaines.

Les Lettres turques

Datées respectivement de 1555, 1556, 1560 et 1562, ces lettres d'inégale  longueur[16] ont été imprimées du vivant de leur auteur. La première, relative à la première ambassade auprès de Soliman et dont la construction en abîme[17] peut suggérer les complexités d'une situation qui conduit Busbecq à revenir temporairement à Vienne sans résultat décisif, fut publiée seule en 1581, et donna lieu, en 1582, à une réédition qui lui adjoignait la deuxième lettre. Ce n'est qu'en 1589 que les quatre lettres parurent ensemble. Quand furent-elles écrites[18] ? Pourquoi ces publications dissociées, et le long délai entre les deux dernières ? Sont-elles adressées à un destinataire précis ? Ce sont autant de questions apparemment sans réponse, notamment la dernière, malgré maintes adresses et maintes références à l'ami[19] - toujours le même et toujours anonyme, mais dont des éléments du discours amènent à penser que, réel ou fictif, il ne saurait être que Flamand - auquel les lettres sont destinées et avec lequel elles ne cessent d'instaurer un dialogue qui motive le texte, comme le montre notamment le tout début de la dernière :

Dans les félicitations que tu m'adresses pour mon retour, je reconnais ton dévouement et ton ancienne bienveillance à mon égard. En ce qui concerne la fin de mon ambassade dont tu réclames le récit et ce qui m'est arrivé depuis la dernière lettre que je t'ai envoyée, ou encore ce que j'ai observé d'agréable à connaître, tu n'adresses pas tes recommandations à un homme sans mémoire. [...]

Apprends donc les événements qui se sont succédé depuis cette époque : les riens, les faits plaisants et sérieux, tout ce qui se présentera à ma mémoire comme dans mes lettres précédentes[20].

Ce dialogue par lettres interposées présente divers avantages. On peut constater qu'il exerce une fonction programmatique, comme ici où il annonce la relation d'éléments "agréables", de "riens", de "faits plaisants et sérieux", avec le décousu de la mémoire - et de la composition - qu'autorise la forme épistolaire. Il donne en outre à l'ami, institué partie prenante du texte, une présence physique quasi réelle, tant sont sollicités sa vue et son ouïe, et tant sont anticipées ses demandes et réactions au fil du discours. Ainsi, dès la première lettre, l'éloignement spatial est-il aboli, par le jeu fort réussi de l'hypotypose, pour évoquer le costume ottoman, si surprenant pour le regard encore neuf de Busbecq qui vient tout juste d'arriver à la cour de Soliman, et qui se présente à nous comme un spectateur fort sensible aux formes et aux couleurs, et ouvert à la différence, sinon en général, comme nous le verrons plus loin, du moins vestimentaire  :

Maintenant, tiens-toi à mes côtés, et regarde avec moi une foule immense de têtes enturbannées, enveloppées dans une soie très blanche enroulée en spirale ; regarde les vêtements de tous les genres et de toutes les couleurs, comme tout brille avec l'or, l'argent, la pourpre, la soie et le velours. Il serait trop long de tout décrire, et on ne pourrait pourtant pas trouver les mots pour donner une idée de l'étrangeté de ce spectacle. Je n'ai jamais rien vu qui fût plus agréable pour les yeux[21].

L'ami, singularisé essentiellement par sa curiosité pour tout ce qui lui est nouveau ou pour tout ce qui concerne les "monuments"[22] de l'Antiquité, ne serait-il pas la représentation du lecteur idéal ? En tous cas, sa prise en compte par l'écriture a le mérite de dynamiser le texte, lui permettant d'éviter la monotonie du monologue inhérent à la forme épistolaire, et de mimer, au contraire, une conversation animée entre personnes de bonne compagnie, forme explicite de captatio benevolentiæ.

Enfin, ce quasi dialogue autorise quelques confidence de la part du scripteur, qui y gagne, lui aussi, en humanité, qu'il évoque par exemple pudiquement, comme ici, les difficultés de sa situation :

Je suis oisif (à moins de considérer que l'inquiétude qui pèse sans cesse sur mon esprit est aussi lourde que celle que m'inspirerait un travail) et plus je m'étends dans les lettres que je t'écris, plus je m'éloigne longtemps de mes soucis,

ou qu'au contraire il donne libre cours à sa gaîté caustique :

[Un fait] me ramène en mémoire une histoire drôle que je ne serai pas mécontent de te raconter. Tu vas rire aux éclats, j'en suis sûr, comme moi aussi j'ai ri aux éclats ; tu ne peux mépriser le rire qui, plus que tout autre caractéristique, est le propre de l'homme et qui adoucit bien mieux les misères humaines qu'aucune autre chose. Et puis, nous ne sommes pas des Caton[23].

Le genre de la lettre, qu'elle soit ou non artifice littéraire, offre l'appréciable avantage d'une expression sans contrainte d'aucune sorte, de contenu, de composition, de style, et de ton, comme le revendique explicitement la fin de la première :

Tu as le récit de mon voyage à Amasya comme à Constantinople, que j'ai tissé pour toi, avec un fil grossier, comme si nous étions l'un en face de l'autre et que je te racontais tout de vive voix. Il faudra que tu excuses mon style, puisque je me suis plié à ton désir et à ton impatience ; il ne serait pas juste que tu me réclames, alors que je me suis dépêché et que j'ai été si occupé, un raffinement d'expression dont je ne suis pas capable, même si j'ai la possibilité et le temps d'y réfléchir. Et je me consolerai de mon impuissance à écrire parce que j'ai conscience de n'avoir commis aucun mensonge à ce sujet. Ce qui doit être surtout apprécié quand on lit ce type de récit[24].

S'exprime ici ce qui est déjà devenu, et le restera pour longtemps, un topos du récit de voyage souvent suspect d'affabulation[25], à savoir le négligé revendiqué du style amplement compensé par la véracité et l'exactitude d'un contenu dont la diversité remplit les attentes du movere et du docere.

Divers procédés témoignent de la liberté d'écriture assumée par l'auteur, parmi lesquels on peut noter le traitement du temps : en effet, les références temporelles sont tantôt extrêmement précises, tantôt particulièrement vagues. Ainsi le trajet aller du voyage à Amasya est-il très précisément daté : départ de Constantinople le 9 mars, arrivée à destination le 7 avril, avec compte scrupuleux des étapes intermédiaires, et retour à Constantinople le 24 du même mois "au plus fort des chaleurs de juin ». Mais le trajet du retour n'est évoqué, comme bien souvent dans les récits de voyage, que de façon synthétique et justifiée comme telle :

Je ne pense pas devoir te faire perdre ton temps en te racontant mon retour puisque je suis passé à peu près par les mêmes endroits et les mêmes auberges qu'à l'aller sauf que parfois nous avancions plus vite et qu'il nous est arrivé de faire en un jour un trajet deux fois plus long.

De même, le moment du départ pour Vienne n'est-il pas fermement daté : « Après avoir été retardé pendant environ deux semaines à Constantinople, [...] je repris le chemin de Vienne » ; et les étapes du trajet du retour ne bénéficient pas de précisions autres que « le lendemain » ou « après deux jours de route »[26]. Ces variations de traitement semblent dues aux enjeux du parcours pour le scripteur : lorsqu'il traverse un espace où tout est pour lui à découvrir, et sollicite sans cesse sa curiosité sur des éléments très divers, il insère dans un temps et un lieu précis les informations qu'il y a recueillies, qu'il communique dans le détail à son destinataire. En revanche, lorsque tout a déjà été vu et rapporté, la narration se fait elliptique.

Une autre manifestation d'une écriture au fil de la plume apparaît dans la libre progression des lettres « à sauts et à gambades »[27], allant jusqu'à la rupture de la trame narrative, rupture toujours motivée par le souci d'informer au mieux le destinataire. Arrivé à Constantinople en janvier 1555, et « en l'absence de l'empereur des Turcs [...] parti avec son armée en Asie », l'ambassadeur et ses deux collègues hongrois rendent une visite officieuse à Rustem Pacha, pour lors en disgrâce provisoire. Busbecq note alors, non sans précaution : « Il ne sera peut-être pas étranger à ce propos de rapporter pourquoi Rustem avait été privé de la dignité de sa charge »[28]. Loin de gommer la digression, Busbecq souligne au contraire l'écart que constitue ce rappel historique, en précisant au terme de onze pages : « Mais j'en reviens à présent à mon propos ». Plus loin, le fil de la narration, après environ trois pages sur la frugalité des Turcs, et leur consommation de yogourts, est explicitement renoué par : «  Mais le temps m'invite à revenir à mon voyage »[29]. Les digressions sont éventuellement préparées par la mise en condition du destinataire, grâce à des effets d'annonce non moins nombreux, qui contribuent à renforcer l'impression d'une conversation familière, l'écriture mimant alors l'oralité : « je vais te dire maintenant quelque chose qui va te stupéfier » ; « Pour le moment, tu n'as rien lu encore d'étonnant, mais écoute la suite »[30].

Le libre enchaînement des thèmes discursifs, de règle dans le genre épistolaire, cède cependant, sur un point, la place à ce qui semble une recherche de composition toute délibérée. Est en cause la présentation de Soliman et de Ferdinand Ier, en difficiles négociations, voire en conflit, par leurs portraits en diptyque, celui de l'empereur ottoman étant brossé dans la première lettre, lors de la première réception de l'ambassadeur, et celui du second, beaucoup plus détaillé, figurant à la fin de la dernière lettre. Malgré cet effet spéculaire, le diptyque ne vise pas à l'équilibre de la composition, mais il sert bien plutôt la mise en opposition des deux empereurs, et souligne en quelque sorte les irréductibles antagonismes et les valeurs inconciliables dont chacun est porteur, divergences également perceptibles dans la disproportion du traitement réservé à chacun. La personne de Soliman donne lieu d'abord à une esquisse rapide, privilégiant une impression d'ensemble conforme aux représentations d'un ennemi redoutable et aux stéréotypes sur le monde ottoman : la physionomie, l'arc et les flèches laissent entendre l'aspect farouche du chef militaire redouté par les Européens, et le luxe pour longtemps encore inséparable de l'image de l'Orient est rendu par les adjectifs qualifiant tapis et coussins qui évoquent la profusion dans le raffinement :

[...] il n'accueillit pas nos discours, nos arguments et notre mission avec des sentiments et une physionomie très bienveillants. Il était assis sur un siège très bas, pas plus haut qu'un pied du sol. Celui-ci était recouvert de très nombreux tapis extrêmement précieux et de coussins d'un travail raffiné. À côté de lui se trouvaient un arc et des flèches. Sa physionomie n'avait rien de joyeux comme je l'ai dit, son visage était triste mais cependant empreint d'une noble majesté[31].

Un peu plus loin, le portait, complété sur une page, privilégie des détails physiques ou des traits de comportement, en une gradation dépréciative :

Tu te demanderas peut-être comment Soliman m'est apparu. Il avait déjà atteint un âge avancé ; la majesté de sa physionomie et l'attitude de tout son corps étaient dignes de l'importance d'un aussi grand empire. Par nature toujours frugal et sobre, même à un âge où les règles de Turcs permettent de pécher sans encourir de blâmes trop sévères. Car il ne buvait pas de vin même dans sa jeunesse et ne s'est jamais livré aux amours honteuses pour les jeunes garçons, qui font généralement les délices des Turcs. Et ses détracteurs ne peuvent rien lui reprocher de plus grave que d'être très faible devant sa femme [...]. Il se comporte en gardien très rigoureux de la religion et du culte, et ne s'en soucie pas moins que d'agrandir son royaume. Pour son âge (car il a déjà atteint sa soixantième année) il jouit d'une assez bonne santé, quoiqu'une altération de son teint trahisse une maladie cachée. Selon la rumeur publique, une de ses jambes est atteinte d'un ulcère incurable ou de la gangrène. Mais il corrige l'altération de son teint, comme je l'ai dit, en maquillant ses joues avec un fard rouge, toutes les fois qu'il veut voir les ambassadeurs partir avec une bonne opinion de sa santé. Il pense que cet artifice est important pour que les princes étrangers le craignent encore plus à cause de sa vigueur et de sa résistance. J'ai trouvé des preuves manifestes de cette habitude à cette occasion. En effet, quand il m'a congédié le jour de mon départ, il avait un visage, à peu de choses près, identique à celui qu'il avait le jour de mon arrivée[32].

L'hommage initial rendu à un homme majestueux, digne de sa fonction impériale et vertueux, cède progressivement la place à l'évocation d'un homme capable également d'une faiblesse condamnable, souffreteux et gangréné, recourant au masque du fard, tel un histrion, pour en imposer. Ainsi passe-t-on de la force morale au leurre, et est-on renvoyé finalement à l'univers du théâtre et de l'illusion, sans que soit cependant battue en brèche la puissance effective du souverain, convient-il d'ajouter.

Aucune ombre, au contraire, ne vient assombrir le portrait de Ferdinand, « l'image vivante de la véritable vertu ». Et Busbecq poursuit, à l'intention de son destinataire :

Garde-toi, en effet, de croire que le soleil a éclairé quelque chose de meilleur que ce prince et qu'il n'était pas la personne la plus appropriée à qui la direction de l'empire pût être confiée. La majesté impériale est une chose admirable mais mériter l'empire et s'en rendre digne me semble davantage devoir susciter l'admiration. Je ne dis rien de sa naissance, ni rien non plus de la valeur de ses ancêtres. Il n'a pas besoin d'aller chercher des appuis dans le passé, il se repose sur ses propres forces. C'est par lui et surtout par ses propres vertus qu'il est grand.

Et c'est sur pas moins d'une quinzaine de pages que se poursuit un panégyrique qui met en lumière les multiples domaines où s'expriment les qualités de l'empereur, d'une piété qui le garantit de l'outrecuidance, et sachant inciter chacun à respecter ses devoirs et la vertu, dans la mesure où lui-même a su dominer ses passions et mène une vie réglée tout entière consacrée aux affaires de l'État. S'il fuit les amusements futiles, son seul délassement étant la chasse, de temps à autre, il sait s'entourer de quelques rares conseillers remarquables et reconnaître les talents. Sa curiosité avide l'a conduit à faire sa société des hommes les plus savants grâce auxquels « il s'est procuré des réserves de connaissances sur quantité de sujets intéressants de sorte qu'il est impossible de l'interroger sur un sujet sans qu'il en ait une connaissance quelconque ». Lorsqu'il aura été ajouté qu'il parle plusieurs langues, on aura compris que Ferdinand est présenté comme le miroir du prince humaniste, non seulement vertueux, mais, de surcroît, d'une culture quasi encyclopédique, mesuré dans ses entreprises guerrières, à l'opposé du personnage caricatural qu'est le Picrochole de Rabelais, dont son frère Charles Quint passe pour avoir été le modèle.

Suit une longue défense de la politique sans concession ni agressivité périlleuse suivie face aux visées expansionnistes ottomanes, qui trouve sa confirmation dans les nombreux exemples fournis par les choix tactiques de généraux de l'Antiquité : César, Alexandre, Fabius Maximus, politique décriée mais sage, qui a permis de limiter l'avancée des Turcs dans cette région, alors que livrer bataille eût été fort risqué, l'intrépidité et la supériorité militaire des Ottomans ayant été souvent évoquées au fil des lettres. L'éloge se termine par cet aveu :

Mais l'admiration que je voue à cet homme remarquable m'entraîne trop loin. Il n'est pas dans mon intention de dire ce que méritent ses actes ; ils requièrent un livre et non une lettre ; et puis d'autres dons et talents que les miens. Comme je t'avais raconté le reste de mon ambassade, je n'ai pas voulu que tu ignores non plus sous quel genre d'empereur j'ai servi[33].

Est-ce l'ambassadeur de trente-cinq ans qui livre cette analyse fouillée, alors qu'il n'a eu de la cour qu'une pratique limitée, ou un homme plus mûr qui a pu à loisir apprécier les qualités de son prince, constantes dans le temps ? Quoi qu'il en soit, l'écart dans le traitement réservé à chacun des deux empereurs ne saurait manquer d'être signifiant.

Pour en terminer avec la caractérisation rapide des Lettres, reste la question de leur difficile détermination générique, posée par le scripteur lui-même. Répondant à l'ami, au début de la troisième, et après avoir énuméré les diverses attentes de celui-ci, il écrit en effet : « Je comprends que ce n'est pas une lettre que tu me réclames mais des commentaires ou, de préférence, un journal [...] »[34]. Cette dernière proposition n'est en fait nullement appropriée au contenu des Lettres, dans la mesure où elle implique un compte précis, voire quotidien, du temps. Or, on a vu que la datation des faits rapportés n'est pas la préoccupation majeure de Busbecq, et en dehors de l'évocation des trajets, c'est à la relation synthétique des événements qu'il s'attache, leur inscription dans le temps se déduisant seulement, globalement, de la date de la lettre, mise en relation avec celle qui précède et /ou qui suit, le cas échéant, et pour les détails particuliers, de repères  fort imprécis.

Chacune comporte un contenu spécifique, en relation avec l'actualité politique de la période concernée, dont découlent les conditions de vie réservées au diplomate, qu'il s'agisse de la politique extérieure avec notamment les inflexion des rapports de force entre l'Empire des Habsbourg et l'Empire ottoman, liées à l'état des relations de ce  dernier avec la Perse, ou de la politique intérieure, avec la mise à nu des ambitions et des meurtres à la cour de Soliman. Il a déjà été dit que la première lettre rend compte de la première mission de Busbecq, sans résultat positif. La seconde lettre, datée de « Constantinople, 14 juillet 1556 »[35] développe, outre les événements politiques relatifs à « Bayazit », l'état des relations entre l'Autriche[36] et l'Empire ottoman dont les atermoiements sont responsables de la durée de l'ambassade. La troisième, datée de « Constantinople, le 1er juin 1560 », présentée comme une réponse aux attentes pressantes du destinataire relatives au sort de Bayazit, compense la stagnation des négociations du diplomate par maints détails sur sa vie matérielle, sur les mille faits de la vie quotidienne et de la politique ottomane. La dernière, datée de « Francfort, 16 décembre 1562 », tisse un lien étroit avec la précédente, par le rappel des termes d'un contrat proposé, à la fin de la précédente, par le scripteur et dont l'acceptation par le destinataire mentionnée au début de celle-ci prend à nouveau une valeur programmatique, annonçant les conditions de la conclusion de l'ambassade et du retour en Europe. Après le fort long éloge de l'empereur Ferdinand dont nous venons de rendre compte rapidement, c'est sur les acquisitions diverses qu'a faites l'humaniste dans l'ancienne capitale de l'Empire byzantin qu'elle s'achève.

Les Lettres turques offrent trois centres d'intérêt fondamentaux, autant de « grilles de lecture » possibles suivant les attentes du lecteur : l'un concerne au premier chef, cela va de soi, tout ce qui relève de la mission de l'ambassadeur auprès de Soliman et à l'intérieur de l'Empire de celui-ci, des rivalités fratricides pour sa succession. Excluant le point de vue de l'historien, nous n'en avons pas la qualité et, de plus, ce n'est pas le lieu d'en traiter, nous n'envisagerons pas cette composante, nous bornant à mentionner le résultat des négociations, qui met un terme à l'ambassade en 1562 : un traité assurant une trêve de huit ans entre les deux États et rendant la Hongrie à Ferdinand. En second lieu, la correspondance de Busbecq apporte quantité d'informations sur Soliman, l'univers du sérail et, de façon plus générale, sur la religion et la civilisation ottomanes. Enfin, la présence du scripteur transparaît dans le regard qu'il porte sur ce qui retient son attention sans cesse en éveil : se dessine alors l'attachante personnalité d'un humaniste, et c'est ce dernier aspect que nous choisissons de privilégier, car il n'est pas sans liens avec le précédent dont seront alors présentés quelques éléments caractéristiques.

Le regard d'un humaniste sur les marques de l'altérité

La traversée des terres sous domination ottomane confronte sans cesse Busbecq à l'étrangeté : costumes des janissaires, aversion des Turcs pour la splendeur des bâtiments, d'où le manque d'entretien de leurs maisons surprenant pour un regard étranger, leur frugalité, en particulier lorsqu'ils sont en voyage, auberges où le voyageur s'est trouvé « très bien logé », chasteté des femmes turques, etc... Tantôt le diplomate se contente d'évoquer de façon neutre cette étrangeté, tantôt - et bien souvent - il porte un regard critique variable selon ce qui est en cause, qui va de la condamnation ironique à la mise en cause de sa propre civilisation.

Le sens de la vue et les très fréquentes occurrences du verbe « voir » manifestent l'importance que Busbecq accorde à l'autopsie[37] comme garant de ce qu'il décrit ; nous avons donné plus haut un exemple où le destinataire est invité à assister lui-même à une scène qui sort ainsi du cadre de la description pour s'actualiser à chaque lecture et pour en tirer sa véracité intemporelle. La description de Buda, située « dans un endroit très agréable et une région très fertile » se conclut ainsi :

J'ai également vu avec plaisir ce phénomène, tandis que j'étais à Buda : une fontaine, située à l'extérieur de la porte qui ouvre sur la route de Constantinople, dont l'eau bout à la surface à gros bouillons, alors que pourtant on pouvait y voir des poissons nager au fond, qu'on n'imaginait pas pouvoir sortir de là sans qu'ils fussent cuits[38].

De même, l'énoncé des villes traversées est le plus souvent introduit par « nous avons vu... ». Mais ni le sens de l'ouïe ni celui du goût ne sont négligés pour autant. À  l'arrivée à la cour de Soliman, à Amasya, c'est

le silence et la réserve d'une si grande foule [qui] me paraissait mériter de vifs éloges. Là, pas de cris, pas de murmures, comme on en entend d'ordinaire dans les foules en désordre, pas d'agitation. Chacun, dans le plus grand calme, occupait sa place selon son rang[39].

Ce silence contraste heureusement avec les bruyants réveils nocturnes et intempestifs que les guides faisaient subir à Busbecq et à sa suite, en raison de l'incapacité des Turcs à mesurer le temps :

Comme il fallait se lever de bon matin et même assez longtemps avant le jour afin d'arriver à temps aux meilleures haltes, il arrivait que nos guides turcs trompés par l'éclat de la lune qui leur faisait croire au lever du soleil nous réveillent à grand bruit presque au milieu de la nuit.

Les Turcs n'ont pas d'heures pour diviser le temps ni de bornes pour diviser l'espace. Ils ont des talismans, des hommes voués au service des temples. Ceux-ci font des mesures avec de l'eau. Après avoir appris de cette façon que l'aurore est proche, ils poussent un grand cri du haut de la tour construite à cet usage, et ainsi exhortent et appellent les hommes à prier. Ils recommencent au milieu de la matinée, entre le lever du soleil et midi ; ils recommencent encore entre midi et le coucher du soleil ; et enfin, une fois la nuit venue, ils crient d'une voix très aiguë et la font vibrer dans une modulation qui n'est pas désagréable et qu'on entend plus longtemps qu'on ne pourrait l'imaginer. Ainsi la journée des Turcs est divisée en quatre parties plus ou moins longues selon l'époque de l'année. De nuit, on ne sait jamais quelle heure il est[40] .

Ainsi, tout détail, fût-il bien secondaire, de la vie quotidienne permet-il au scripteur de renseigner précisément le destinataire, dans une intention avouée quasi encyclopédique qui n'a pas attendu les philosophes dits « des Lumières » pour se manifester, comme le confirme l'extrait suivant, où se lit un intérêt certain pour les techniques et les savoir-faire :

Il est cependant une espèce de boisson que, pour ne rien laisser sans description, je ne saurais passer sous silence. Ils [les Turcs] prennent du raisin sec et le font écraser sous une meule ; après l'avoir pressé et broyé, ils le placent dans une jatte en bois ; ensuite ils répandent dessus une quantité précise d'eau chaude, ils mélangent le tout, ils recouvrent la jatte soigneusement et laissent fermenter pendant deux jours. Si la fermentation est plus lente qu'il ne faut, ils ajoutent de la lie de vin. D'abord, quand la boisson commence à fermenter, si on la goûte, elle semble être quelque chose de fade et de désagréable à cause de sa trop grande douceur. Ensuite elle acquiert un peu d'acidité et flatte vivement le palais si on la mélange à quelque chose de doux. Aussi trois ou quatre jours après, cette boisson est très agréable surtout quand elle a été rafraîchie avec beaucoup de neige qui ne manque jamais à Constantinople. [...]

J'avoue que ce genre de boisson ne m'a pas déplu, de même que les raisins que l'on garde un peu partout en été[...][41].

Stratégies comparatives

La confrontation avec la différence entraîne diverses réactions de la part du scripteur. Il peut se borner à mentionner un spectacle nouveau pour lui, ainsi le comportement des premiers janissaires qu'il lui a été donné de rencontrer, lors du premier voyage aller à Constantinople :

À Buda, pour la première fois, je vis des janissaires. C'est ainsi que les Turcs appellent l'infanterie de la garde. [...] Ils portent des vêtements qui descendent jusqu'aux talons ; ils portent un bonnet, qui fut d'abord une manche de manteau (c'est de là, comme ils le rappellent, qu'il tire son origine), de telle façon qu'une partie de ce bonnet recouvre la tête et que l'autre partie en descend[ant?] par derrière flotte sur la nuque. Sur le front se dresse un cône oblong, brodé d'argent doré et orné de pierres précieuses mais sans grande valeur. Ces janissaires se présentaient presque toujours par deux devant moi. Quand ils étaient reçus dans la salle à manger, ils me saluaient la tête baissée ; ensuite, ils s'approchaient vite et presque en courant, et touchaient ma veste ou ma main comme pour l'embrasser ; ils m'offraient un petit bouquet de jacinthes ou de narcisses et bientôt, avec une rapidité presque identique, repartaient vers les portes à reculons afin de ne pas me tourner le dos. Car cela est considéré comme inconvenant d'après leurs usages. Là, ils se tenaient debout avec la plus grande discrétion, les mains croisées sur la poitrine, les yeux fixés sur le sol en silence, et on retrouvait en eux plutôt nos moines que des soldats. Quand ils avaient reçu quelques piécettes, alors qu'ils n'en voulaient qu'une seule, la tête de nouveau baissée, d'une voix claire, ils remerciaient et formulaient des vœux et des souhaits de prospérité puis partaient. Et si je n'avais pas été prévenu qu'il s'agissait des janissaires, j'aurais facilement cru qu'ils étaient une espèce de moines turcs ou des membres de je ne sais quelle confrérie. Cependant, ce sont les fameux janissaires qui répandent une si grande terreur avec eux partout où ils vont[42].

Vêtements, attitudes, mouvements et intonations retiennent l'attention du voyageur, qui se contente de souligner le contraste entre la réputation glorieuse des janissaires et leur comportement humble et pacifique. 

Il n'est toutefois pas rare que se manifeste une distance ironique, inscrite dans le contexte par des formules telles que « Quoique ces histoires soient ridicules, il en est une qui mérite bien plus d'être raillée », ou « je cesse d'en [croyances religieuses des musulmans] parler pour ne pas te sembler perdre mon temps avec de sornettes ». Le bonnet des femmes bulgares permet également au voyageur d'exprimer sa verve, qu'il s'interroge sur la protection réelle apportée par une telle coiffure, ou qu'il moque la dignité contrainte et comique qu'elle implique de la part des femmes :

[Il] leur descend jusqu'aux épaules, et là où il est le plus bas, il est le plus large ; ensuite, il s'élève en pointe comme une pyramide; [...]. Puis il se dresse au-dessus de la tête en forme de cône jusqu'aux trois quarts ; et là où il est tourné en direction du ciel, il est très large et ouvert de sorte qu'il semble non moins fait pour capter la pluie et le soleil que le nôtre pour les repousser. [...] Des bonnets de cette espèce augmentent autant la taille des femmes que leur dignité, bien qu'un léger mouvement puisse les faire tomber facilement et rapidement. Elles s'avancent donc comme tu peux imaginer que se produiraient sur scène une Clytemnestre ou une Hécube, mais qui vivrait aux jours heureux de Troie[43].

L'inaptitude des Turcs à la pêche et à la chasse est motivée de façon plaisante, mais implicitement fort critique. À propos de la première, Busbecq fait entendre au discours direct la réponse suivante : « Si quelqu'un tente de poser la main sur eux, ils se sauvent et n'attendent pas qu'on les prenne ». Et il ajoute :

Et déjà auparavant, alors que nous avions trouvé une espèce d'oiseaux qui nous était inconnue et que, pour cette raison, nous avions demandé comment on les pouvait attraper, un autre homme avait dit qu'on ne les attrapait pas car ils s'envolaient à tire d'aile si on essayait de s'en saisir[44].

Si les territoires ottomans passent pour être des « lieux décriés pour leur barbarie et leur sauvagerie », Busbecq les éprouve aussi comme insalubres, en raison des fortes chaleurs estivales, qui l'affligent, depuis Amasya, d'une fièvre persistante qui ne le quitte qu'à son arrivée à Komon, et suscite ce commentaire : « Comme j'attendais depuis longtemps le retour de ma fièvre à sa date habituelle, je sentis que j'en étais enfin libéré et que la fièvre turque n'oserait pas voyager en territoire chrétien »[45].

Cependant, en dehors de ce qui est évidemment l'expression d'un topos, Busbecq sait tirer parti du contact avec l'altérité. Elle lui permet de réfléchir sur sa propre civilisation, et de laisser s'exprimer la liberté intellectuelle de l'humaniste amené à réévaluer des valeurs bien ancrées en Europe. La description de la parure des femmes bulgares à l'étonnant bonnet évoqué plus haut débouche sur une réflexion qui sera maintes fois reprises en France au XVIIIe siècle, concernant la « naissance » et les privilèges qu'elle induit :

Et je pensai combien est dénué d'importance et de valeur ce que la foule appelle la noblesse. Car alors que je demandais à quelques jeunes filles, d'assez gracieuse apparence, si elles étaient d'une origine particulière, elles me répondaient qu'elles descendaient des plus grands satrapes de leurs peuples ou même qu'elles étaient de sang royal, alors qu'elles étaient fiancées à un vacher ou à un berger. Voilà comment la noblesse tombe dans l'obscurité dans le royaume de Turquie. [...] Car les Turcs n'accordent de valeur à personne, même dans leur propre peuple[,] qui ne soit fondé sur le mérite personnel ; seule fait exception la maison des Ottomans, qui tirent leur valeur de leur droit de naissance. [...]

La fréquentation de la cour de Soliman, qui confirme l'indifférence des Turcs à la « naissance », permet à Busbecq de revenir sur ce sujet, et la lourde insistance dont il fait alors preuve montre à quel point ce sujet lui tient à cœur :

Dans une si nombreuse assemblée, personne n'était considéré comme noble, sauf s'il s'était signalé par ses mérites et ses hauts faits. La naissance ne distingue personne des autres ; chacun est honoré selon la fonction et la charge qu'il exerce. Personne ici ne lutte pour son rang ; le rang de chacun est conféré par la fonction qu'il remplit. Le souverain en personne distribue les charges et les fonctions. Il ne s'attache pas à la richesse ni à la fumée de la noblesse et ne se soucie pas non plus de la popularité de quelqu'un ni de l'opinion de la foule. Mais il examine attentivement les mérites ; il considère avec soin les habitudes, l'intelligence et le caractère. Chacun est honoré selon son mérite. Ainsi la responsabilité des fonctions est confiée à ceux qui sont capables de les assumer. Chacun est ici maître de sa naissance et de sa fortune qu'il forge à sa guise. Ceux qui tiennent du souverain les fonctions les plus importantes sont généralement des fils de bergers ou de vachers ; et bien loin d'en avoir honte, ils s'en glorifient même entre eux : car plus ils s'attribuent l'origine de leur réussite, moins ils la doivent à leurs ancêtres ou à la fortune de leur naissance. [...] Ainsi, dans ce peuple, les dignités, les honneurs, les fonctions publiques sont les récompenses décernées au talent et au mérite ; la malhonnêteté, la mollesse, la paresse ne valent pas un seul honneur; on les met plus bas que terre et on les méprise[46].

Une telle présentation, qui laisserait penser que vertu et compétence régnaient seules aux plus hautes fonctions de l'Empire ottoman, si elle montre une grande liberté de jugement, n'en laisse pas moins dubitatif quant à sa conformité avec la réalité. Car elle ignore visiblement les enjeux politiques sous-jacents à ces élévations, qui permettent à l'empereur, toujours sous le risque d'une conspiration qui l'éliminerait, de s'attacher indéfectiblement un grand nombre d'hommes qui seraient entraînés avec lui dans sa chute. Ce n'est pas tant la vertu qui est maîtresse, que le sens de l'intérêt personnel bien compris, qui ne garantit nullement la compétence désintéressée.

En revanche, un domaine où s'exerce sans conteste la supériorité des Ottomans est celui du dressage des chevaux. Busbecq écrit qu'il tire « de grandes satisfactions » de ceux qu'il possède,

et même principalement le soir, quand on les sort un à un pour les mener dans la cour [...]. Ainsi ils s'avancent joyeusement en cabriolant et secouent leur crinière la tête haute, en sorte qu'ils semblent percevoir qu'ils sont observés. [...] Il n'y a rien qui soit plus doux que les chevaux turcs, ni qui reconnaisse mieux son maître ou celui qui prend soin de lui.

Les Turcs les dressent avec la plus grande douceur, [...], les emmènent dans leur chambre et presque à leur table, les palpent, les caressent. On dirait presque qu'ils les comptent au nombre de leurs enfants. Les jeunes garçons, qu'on a chargés de s'en occuper, n'usent pas moins de douceur ; ils se les attachent par de fréquentes caresses ; ils ne se servent jamais de bâton sauf si une nécessité urgente les pousse à sévir. Donc, les chevaux finissent par aimer énormément les hommes, et d'ailleurs on en trouve d'autant moins qui ruent, mordent ou sont rétifs. De tels vices sont rares dans ce pays.

Mais combien, grands dieux, notre méthode est différente de celle-ci ! Selon nos usages, les palefreniers considèrent qu'il n'y a pas d'autre attitude à adopter que de parler sans cesse d'une voix menaçante et d'avoir toujours un bâton prêt à frapper leurs flancs. Ainsi il arrive que, dès que les palefreniers entrent dans l'écurie, tous les chevaux frissonnent et qu'ils les détestent autant qu'ils les craignent[47].

D'ailleurs, les Turcs n'acceptent pas que soit torturé quelque animal que ce soit, notamment la « gent ailée », mais ils n'hésitent pas, au contraire, à se montrer cruels envers qui les maltraite.

Enfin, la différence de comportement entre les soldats turcs et européens est loin d'être à l'avantage des derniers, et donne lieu à Busbecq de développer une réflexion fort pessimiste sur l'avenir de l'Europe. Les premiers, en effet,

combattent dans les plus grandes difficultés avec patience, frugalité, privations [...]. Et comme ils sont différents de nos soldats qui, au camp, dédaignent leur nourriture quotidienne, et qui réclament des mets délicats, des grives, des becfigues, et la somptuosité des festins ! S'ils n'ont pas tout en suffisance, ils font du désordre et provoquent leur perte [...].

En réfléchissant à tout cela, je suis saisi d'effroi et je m'interroge sur ce que l'avenir nous réserve quand je compare notre façon de faire la guerre à la leur : il est nécessaire que les uns l'emportent et que les autres meurent ; [...]. De leur côté, se trouvent les ressources immenses d'un empire, des forces intactes, l'expérience et la pratique des armes, des soldats aguerris, la fréquence des victoires, l'endurance aux fatigues, l'union, l'ordre, la discipline, la frugalité, la vigilance. De notre côté, la pauvreté de l'État, le luxe du particulier, des forces diminuées, des esprits abattus, l'inexpérience des fatigues et des armes, des soldats désobéissants, des généraux cupides, le mépris de la discipline, la licence, la témérité, l'ivrognerie, la gloutonnerie, et ce qui est pire, l'habitude pour eux de vaincre et pour nous d'être vaincus. Et nous doutons encore de ce qui peut arriver[48] ?

Le spectacle de l'esclavage amène à des constats moins décisifs. La rencontre, à la sortie de Constantinople, d'un convoi de Hongrois, hommes et femmes, jeunes et vieux, destinés à être vendus comme esclaves, certains « attachés à une chaîne et traînés en une longue file, de la même façon qu'on attache chez nous les chevaux à vendre » suscite la compassion de Busbecq. On pourrait en conclure à une condamnation sans appel de cette pratique. Or, cinq ans plus tard, et dans un autre contexte, le scripteur s'engage dans une « traverse » où il développe, sur deux pages, les bienfaits d'un esclavage d'État régi par des lois. Son argumentation repose sur des enjeux moraux et économiques :

Et je ne sais si celui qui, le premier, a aboli l'esclavage, a pris la meilleure décision en ce qui nous concerne. Je sais que les inconvénients de l'esclavage sont nombreux mais ils sont atténués par l'importance des avantages. Si une forme d'esclavage juste, douce, telle que les lois romaines l'ordonnaient, et surtout organisée par l'État avait subsisté, peut-être les croix et les gibets seraient-ils moins nécessaires pour réprimer ceux qui ne possèdent rien sinon la vie et la liberté. Ceux-là, la pauvreté les pousse à oser n'importe quel crime. La liberté sans richesses n'incite pas toujours à l'honnêteté. [...]

Certains, ignorant comment se bien conduire de façon innée, ont donc besoin d'un guide, et c'est un tel soutien que les maîtres offrent en Turquie :

Ici, un esprit faible est dirigé par l'autorité d'un maître. Le maître vit du travail de l'esclave. Les Turcs tirent de très grands profits de l'esclavage tant public que privé. Ils protègent parfaitement leur patrimoine grâce au travail de leurs esclaves.[...]

Nous n'avons jamais égalé la splendeur des œuvres de l'antiquité. Pourquoi donc ? Nous nous sommes privés des mains, c'est-à-dire de l'aide des esclaves, pour ne pas mentionner quel atout ont représenté pour les Anciens l'instruction et la culture des esclaves pour développer toutes sortes de sciences[49].

Sa réflexion l'incite à établir un parallèle entre l'esclavage qu'imposent les Turcs aux Grecs, et l'esclavage honteux dans lequel leurs passions maintiennent les Européens, source de maux pour les peuples des nouveaux mondes :

Et les Turcs n'écrasent pas les Grecs sous une domination plus absolue que celle qu'exercent sur nous les vices, la luxure, l'ivrognerie, la paresse, la débauche, l'orgueil, l'ambition, la cupidité, la haine, la malveillance, la jalousie ; ils tiennent nos esprits si bien enfoncés et enterrés qu'ils n'ont plus la force de lever les yeux au ciel, ni de concevoir quoi que ce soit de supérieur, ni d'aspirer à une noble tâche. [...] À présent, on traverse la mer pour aller aux Indes ou aux Antipodes. Parce que là-bas sans verser une goutte de sang, on enlève à des hommes candides et naïfs un butin facile et de riches dépouilles ; la piété est le prétexte, l'or l'objectif[50].

En fait, l'absence de condamnation ferme de l'esclavage semble relever de la pure spéculation intellectuelle, comme incite à le penser cette adresse au destinataire : « Mais toi, considère que je n'ai parlé que pour m'amuser », qui rend ambiguë une telle  prise de position. Car l'expédition de Tripoli contre les Espagnols, s'achevant par leur déroute totale face à la flotte turque et entraînant l'afflux à Constantinople d'un grand nombre de prisonniers destinés à l'esclavage, donne lieu au diplomate de manifester toute sa compassion et sa générosité totalement désintéressée. Il écrit en effet : « Et depuis cette époque, ma maison a toujours été ouverte au peuple de tous les captifs et je ne relâchai jamais mes efforts à leur égard tant que cela me fut possible ». Ce qu'il faut entendre par le terme « efforts », c'est le fait que Busbecq se charge de nourrir toute cette foule réduite par les Turcs à la portion congrue, selon les besoins de chacun, malade ou valide,  et surtout d'avancer le montant de la rançon de tous ceux qui viennent, en très grand nombre, lui demander son aide financière, moyennant évidemment une promesse de remboursement oubliée dès la liberté recouvrée. Le scripteur confie alors à son destinataire : « [...] j'ai engagé ma parole pour plusieurs milliers de pièces d'or et je me suis enfoncé dans un gouffre si profond que je ne sais comment je vais m'en sortir »[51].

Il ressort de ces quelques éléments de comparaison que Busbecq ne porte pas sur le monde ottoman un regard de parti-pris systématique, conditionné par son origine et sa fonction. Sa pensée, nourrie par ses constantes lectures, semble dynamique, à la recherche active d'une position juste au regard des faits, des valeurs qui sont les siennes et de l'Histoire.

Les centres d'intérêt d'un gentilhomme humaniste

À son correspondant qui l'interroge sur ses activités quotidiennes, Busbecq répond qu'il ne sort que pour répondre aux convocations de Soliman, car il ne veut pas devoir remercier pour la liberté qui lui serait accordée, s'il la demandait, ni affronter une foule hostile. Il ajoute :

Je m'enferme chez moi, où je cultive mes relations avec mes vieux amis les livres ; je vis avec eux, avec eux je me distrais. Pour préserver ma santé, j'ai fait construire un jeu de paume où je m'exerce avant le déjeuner avec une petite balle. Après le déjeuner, je m'entraîne avec un petit arc turc, genre d'armes dans lequel on peut à peine dire à quel point ils excellent[52].

Ainsi respecte-t-il l'équilibre entre l'entretien de l'esprit et celui du corps, cher aux humanistes et dans la tradition de l'Antiquité, et adapte-t-il à bon escient les activités au moment de la journée le plus approprié. Les marques de sa constante fréquentation des livres sont nombreuses dans le texte. Les références à la littérature et à l'histoire grecques, et bien plus souvent romaines, ne cessent d'irriguer ses réflexions, nous avons eu l'occasion d'en faire mention, et de lui permettre d'évaluer le présent, parfois de façon très rhétorique :

Ô demeure des Nymphes !  Ô séjour des Muses ! Ô lieux propices à la retraite des savants ! [...] la mère des anciennes vertus et de la science des arts libéraux semble réclamer la civilisation qu'elle nous a transmise, et implorer du secours contre la barbarie scythique, au nom des droits de notre commune religion, mais c'est en vain, car les princes chrétiens tournent leurs esprits vers tout autre chose[53].

En Bulgarie, la traversée d'un défilé suscite le rappel de textes de Pline et d'Ovide, deux vers de ce dernier étant même insérés[54]. L'influence des Romains se manifeste jusque dans la croyance de Busbecq aux présages. Le premier retour à Constantinople est placé d'emblée « sous de mauvais auspices », en l'occurrence la rencontre du convoi d'esclaves hongrois déjà évoqué. Mais le scripteur insiste et écrit, quelques lignes plus bas : « Si cela ne suffit pas pour te montrer que j'ai commencé ce voyage dans des conditions funestes, apprends ceci »[55].

Le voyageur met à profit ses déplacements pour rechercher des pièces de monnaie anciennes. Ainsi, lors du trajet vers Amasya, en trouve-t-il avec ses compagnons de route « pêle-mêle énormément [...] qui dataient essentiellement de l'époque des derniers empereurs [...] » et provenaient de cités voisines ; et il s'insurge contre un fondeur de bronze local qui, leur déniant utilité et valeur, en avait fondu tout récemment « une pleine marmite » pour en fabriquer « quelque chaudron »[56]. Il ne néglige pas non plus la recherche d'inscriptions grecques ou latines sur les monuments antiques ou sur les pierres des cimetières turcs, ajoutant à ce propos : « Car je consacrais tous mes moments de distraction à cela ; une fois que j'étais arrivé dans un gîte, je recherchais d'anciennes inscriptions, ou des pièces de monnaies romaines ou grecques, ou du moins des plantes rares » ; on lui doit le relevé d'une « magnifique inscription » des Res gestae de l'empereur Auguste, à Ancyre, sur un édifice tellement en ruine que le texte est lacunaire, ce qui amène le commentaire suivant : « C'est une grande perte pour la littérature et les savants doivent la regretter avec raison, d'autant plus qu'il est avéré que cette ville a été dédiée à Auguste par l'Asie toute entière »[57].

L'humaniste confronte également ses lectures à son expérience personnelle. À Constantinople, des animaux sauvages si bien domptés que l'un d'eux accepta pacifiquement que son maître lui retirât sa proie de la bouche, ou « un tout jeune éléphant, étonnamment gracieux, qui pouvait danser et jouer à la balle », scènes dont il dit avoir été le témoin oculaire, attirent ce commentaire : « Est-ce moins crédible que les exemples connus de celui qui dansait sur une corde dont parle Sénèque, et même de celui qui connaissait la littérature grecque, selon le témoignage de Pline[58] ? Sa navigation sur la mer Noire, motivée par le souci de démentir la croyance des Anciens qu'il n'était pas moins difficile d'avoir vu la mer Noire que d'avoir navigué jusqu'à Corinthe » l'amène, de plus, à battre en brèche l'existence d'îles flottantes soutenue par Polybe :

J'avoue sincèrement que je n'ai pu trouver, au cours des quelques heures que j'ai passées là, aucune île Cyanée (peut-être à ce moment était-elle allée flotter quelque part ailleurs). [...] Quant à moi, je me contente de décrire seulement ce que j'ai vu et ce qui s'est présenté à mes regards. [Suit la condamnation de l'assertion de Polybe]. Ainsi souvent, les idées qu'aucun argument ne semblait pouvoir réfuter reçoivent un démenti du temps et de l'expérience[59].

La juste appréhension de la réalité des faits et des comportements, avec une liberté d'esprit toujours en éveil, telle est la démarche qui caractérise l'humaniste. Mais que les auteurs anciens ne soient pas toujours exempts d'erreurs n'empêche pas que Busbecq ait cherché à se procurer avec acharnement de leurs nombreux manuscrits. Faisant pour son destinataire le bilan de ses acquisitions, il indique, outre ses pièces de monnaie :

J'ai, en plus, des charrettes, des bateaux entiers de manuscrits grecs. Ce sont, je crois, pas beaucoup moins de deux cent quarante livres que j'ai fait parvenir par mer à Venise, afin que, de là, ils fussent transportés à Vienne. Car je les ai destinés à la bibliothèque de l'empereur. Quelques-uns ne sont pas à dédaigner mais beaucoup sont très ordinaires. J'ai ratissé tous les coins afin de réunir tout ce qui restait de ce type de marchandise en un ultime glanage[60].

On a déjà vu que les animaux constituent pour le reclus un agréable délassement, à commencer par les dauphins dont, de sa maison à Péra, il peut suivre les jeux aquatiques dans le Bosphore avec grand plaisir. Il s'est procuré chez lui une véritable ménagerie :

Parmi ces animaux, les singes occupent le premier rang car ils inventent des jeux étonnants et provoquent de grands éclats de rire. [...]

Je possède en outre des loups, des ours, des cerfs à grands bois que le peuple appelle à tort des daims, des cerfs communs, de même que des faons, des lynx, des mangoustes, des espèces de belettes qu'on appelle martres et zibelines, et même, si tu veux savoir, un porc, dont l'influence est salutaire pour nos chevaux, ceux qui les soignent m'en ont persuadé. [...]

Je possède aussi plusieurs sortes d'oiseaux : des aigles, des corbeaux, des choucas, des canards exotiques, des grues des Baléares et des perdrix. Ma maison, qui est remplie de si nombreux animaux, n'a pas été mal jugée par celui qui a dit qu'elle était semblable à l'arche de Noé.

Je tire un autre intérêt de ces animaux en plus de l'amusement de mes domestiques et du remède à leur longue absence que j'ai évoqués : il me plaît d'apprendre beaucoup d'informations sur ce que j'ai lu chez des écrivains auxquels j'ai accordé peu de foi. Les livres sont remplis des histoires d'amour que les animaux vouent aux hommes ; quant à moi, je me suis toujours retenu de croire à la légère des histoires fabuleuses, jusqu'à ce que j'aie vu un lynx qui me venait d'Assyrie si affectueux pour un de mes domestiques, quelques jours seulement après avoir fait sa connaissance, qu'on ne pouvait nier qu'il l'aimait. [...][61]

Où qu'il passe, il s'intéresse aux animaux. Sur la route vers Amasya, il consacre son attention à une espèce particulière de mouton, et à « quelques oiseaux que nous n'avions jamais vus et qui nous étaient même inconnus », ajoutant :

parmi eux, il y a une espèce de canard [dont le] cri est identique à celui du cor, dans lequel soufflent d'habitude les conducteurs des voitures des chevaux de poste. Cet oiseau, quoique sans défense, est audacieux et vif (et très attaché à sa liberté)[62].

Busbecq fait même déterrer les os d'une girafe morte peu de temps avant son arrivée à Constantinople, afin de les examiner. Il en déduit que « cet animal est beaucoup plus long devant que derrière ; par conséquent, il est incapable de porter un fardeau ou un homme »[63]. À Silivri, ville située sur la côte, entre Constantinople et Andrinople, l'agréable spectacle de la mer paisible retient quelques jours l'ambassadeur ; tout en jouissant de « la douceur du climat », il y ramasse avec plaisir des coquillages sur la plage, et regarde, là encore, les ébats des dauphins. Son séjour de trois mois, pour fuir l'épidémie de peste qui sévissait à Constantinople, sur les îles des Princes, dans la mer de Marmara, à l'entrée du Bosphore, lui a laissé le meilleur souvenir, notamment en raison de la liberté totale qui y a été la sienne, en dehors de toute présence turque. Il en a profité pour se livrer à la pêche, dont il décrit les diverses modalités possibles, ou attraper des coquillages, qu'il s'attache évidemment à répertorier au mieux, ce qui lui est une nouvelle occasion de contester certaines assertions de « Cicéron, Pline et Athénée », et motif à peindre le comportement d'un certain coquillage.

En cas de tempête, c'est à la recherche « des plantes rares et inconnues » que se livre l'exilé[64]. Car, à aucun moment, il ne néglige la botanique. Au premier retour à Vienne, sa découverte du scordion, nous l'avons dit, a permis de vaincre une infection contagieuse. Il est attentif aux cultures vivrières, vantant les mérites du riz, et se montre sensible à la qualité des fruits qu'on lui offre en cours de route, énormes melons, poires et prunes de différentes espèces, outre le pain et le vin, le tout excellent. Et c'est à Busbecq que l'on doit l'introduction en Europe du marronnier d'Inde, du lilas, et des fleurs « que les Turcs appellent des tulipes », découvertes à Andrinople, en plein hiver, période « la moins propice aux fleurs », et dont l'obtention de spécimens, auprès de Turcs vénaux, entraîne de fortes dépenses de la part du diplomate. On conçoit l'importance du sacrifice qu'il a consenti en restant six ans à Constantinople, à l'aveu qu'il préfère grandement la campagne et les champs à la ville, surtout une ville comme Constantinople qui menace sans cesse de tomber en ruine et dans laquelle ne reste de sa splendeur passée que le site.

Notre parcours dans les Lettres turques est loin d'avoir marqué toutes les étapes nécessaires pour rendre compte de l'extrême richesse de contenu du texte[65]. En particulier, rien n'a été dit de la description qu'a faite l'humaniste de Constantinople, car elle nous a semblé relever du « passage obligé », tant le scripteur se montre succinct à ce propos. Il prend soin, d'ailleurs, de justifier cette rapidité en constatant le faible nombre des « vestiges d'anciens monuments », au regard de ceux rapportés de Rome par Constantin, et l'absence de bâtiments contemporains élégants. Nous avons également passé sous silence tout ce qui relève des diverses croyances - notamment celle qui concerne la représentation de l'au-delà - et pratiques musulmanes, qui suscitent bien souvent l'amusement, sinon la condamnation de Busbecq qui va jusqu'à les qualifier de « sornettes ». L'intérêt porté par l'humaniste à un peuple présenté comme goth ou saxon installé en « Chersonèse Taurique », actuelle Crimée, n'a pas non plus été envisagé, malgré la curiosité inscrite dans le texte de façon détaillée, avec notamment l'insertion d'un dictionnaire comparatif entre des termes d'usage courant dans les deux idiomes. Enfin, nous n'avons pas envisagé les éventuelles sources livresques dont a pu bénéficier le scripteur, en raison notamment des incertitudes quant au moment de l'écriture.

Notre propos a été avant tout de faire sortir de l'oubli, du moins l'espérons-nous, la mémoire d'un homme à la fois représentatif de son temps par ses préoccupations intellectuelles diversifiées nourries par une grande culture, et singulier par ses grandes qualités morales et par son indéfectible attachement à un empereur présenté comme hors du commun. Il nous apparaît comme l'incarnation de l'exigeant modèle proposé, beaucoup plus tôt dans le siècle, par Rabelais[66], dans la lettre qu'il fait écrire par Gargantua à son fils, et où le savoir le plus étendu qu'il lui demande d'acquérir ne doit avoir d'autre fin que morale, les études étant indissociables de l'acquisition de vertus. Le jugement de Jacques-Auguste de Thou, que nous avons rapporté au début de ce propos, en est la probante confirmation.

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Geneviève Le Motheux

Quatrième de couverture

Depuis la prise de Constantinople, l'empire ottoman ne cesse de fasciner les Occidentaux ; les voyages en terre turque se multiplient et suscitent la rédaction de nombre de récits de voyage, notamment au XVIe siècle. Les Lettres turques d'O. G. de Busbecq tiennent une place particulière dans cette production, surtout en raison de l'identité de leur auteur. Busbecq fut l'ambassadeur de Ferdinand Ier auprès de Soliman le Magnifique de 1554 à 1562 et mena des négociations délicates alors que l'Autriche et l'Empire ottoman étaient en guerre. Son récit abonde en informations sur les événements politiques, les actions militaires, sur Soliman lui-même et sur les querelles dynastiques au sein de la famille impériale, mais aussi sur la société turque. Les multiples incidents qui jalonnent ses voyages et son séjour sont l'occasion de décrire avec humour les mœurs et les coutumes turques.

En choisissant d'écrire sa relation sous forme de lettres, Busbecq a pu adopter un ton plus intime que le genre, déjà conventionnel, du récit de voyage en pays ottoman ne l'y autorisait. Cette caractéristique fut une des raisons d'un succès rapide et durable des Lettres turques. Écrites et publiées en latin entre 1581 et 1589, les Lettres turques furent rééditées jusqu'au XVIIe siècle et traduites depuis dans de nombreuses langues. Cependant, le lecteur francophone ne connaissait les Lettres turques qu'au travers d'une traduction partielle et approximative datant de 1748. La présente traduction comble donc une lacune et invite le lecteur à la redécouverte d'une œuvre majeure pour l'histoire du récit de voyage en terre ottomane.


  1. ^ De son mariage, en août 1284, avec Jeanne Ire de Navarre, il eut sept enfants, de 1289 à 1296, dont trois fils furent successivement rois de France sur de très courtes périodes, Louis X (1289-1316) de 1314 à 1316, Philippe V (1291-1322) de 1316 à 1322, et Charles IV (1294-1328) de 1322 à 1328.
  2. ^ Fils de Frédéric III et d'Aliénor du Portugal, Maximilien Ier de Habsbourg (22 mars 1459 - 12 janvier 1519) fut d'abord élu roi des Romains en 1486, puis il se proclama empereur élu des Romains, avec l'autorisation du pape Jules II, en 1508. Son mariage, en avril 1477, avec Marie de Bourgogne, fille et unique héritière de Charles le Téméraire, met en sa possession les Pays-Bas bourguignons et le comté de Bourgogne (Franche-Comté). Sa mort, le 12 janvier 1519, entraîne une succession difficile entre Charles, petit-fils de Maximilien Ier (et futur Charles Quint) et François Ier, roi de France.
  3. ^ La présente éditrice suppute, sans preuves, qu'elle était servante au château de Bousbecque. On peut lire ailleurs qu'elle était d'une famille en voie d'anoblissement lors de sa liaison avec le seigneur de Bousbecque. Quoi qu'il en soit, le père a pris soin de l'éducation de son fils, qui ne parle de faire ses adieux qu'à lui, avant son départ pour sa première ambassade à Constantinople. La mère serait-elle morte, et quand ?
  4. ^ La note 563 p. 382 précise que ce titre "servait aux empereurs à désigner de leur vivant celui qui leur succéderait à la tête de l'Empire".
  5. ^ De son mariage, en 1548, avec sa cousine Marie d'Espagne, fille de Charles Quint, naissent seize enfants dont dix fils, parmi lesquels les deux aînés déjà nommés Rodolphe (né à Vienne le 2 juillet 1552 - décédé le 23 janvier 1612), futur empereur du Saint Empire et Ernest, futur gouverneur des Pays-Bas espagnols, (né à Vienne le 15 juillet 1553- décédé à Bruxelles le 21 mars 1595). Les quatre enfants dont il est ensuite question sont Matthias (1557-1619) qui deviendra empereur du Saint Empire, Maximilien (1558-1618), futur Grand-maître de l'Ordre Teutonique, Albert (1559-1621) et  Wenceslas (1561-1578), Grand Prieur de Castille.
  6. ^ En 1576, Busbecq y dépose les quelque deux cent soixante manuscrits grecs qu'en bon humaniste il avait "ratissés" à  Constantinople.
  7. ^ La seconde des six filles de Maximilien et de Marie d'Espagne. À seize ans, elle épouse Charles IX (27 juin 1550-30 mai 1574) à Spire, le 26 novembre 1570, et est sacrée à Saint-Denis le 25 mars 1571. Brantôme la peint comme "une des meilleures, des plus douces, des plus sages et des plus vertueuses Reines qui régnât depuis le règne de tous les Rois". Profondément marqué par la tragédie de la saint Barthélémy, Charles IX meurt prématurément en 1574. Veuve à 19 ans, Elisabeth n'a plus de rôle à jouer en France. En 1576, elle retourne en Autriche, ne pouvant emmener sa fille qui est princesse de France. L'enfant meurt deux ans plus tard, à l'âge de six ans. Élisabeth fonde un couvent de clarisses près duquel elle s'installe, à Vienne. Elle s'y éteint en 1592, à l'âge de trent-sept ans, dans la plus grande dévotion. Pierre de L'Estoile remarquera qu'Élisabeth fut "fort aimée et regrettée des Français".
  8. ^ Que l'on pense, notamment, aux sonnets virulents sur les courtisans romains de Joachim du Bellay dans Les Regrets (1558).
  9. ^ P. 361.
  10. ^ P. 137-138.
  11. ^ C'est la période troublée des Guerres de religion, de 1562 à 1598.
  12. ^ Même si l'Annexe biographique de la présente éditions des Lettres turques date cette mort  du " 27 ou 28 août 1591", nous retenons 1592 comme étant l'année le plus souvent mentionnée, avec, par ailleurs, des variations de jour allant jusqu'au 29.
  13. ^ Célèbre latiniste né à Paris le 8 octobre 1553, mort à Paris en 1617, il fut magistrat, historien, écrivain et homme politique. Il doit sa célébrité surtout à ses Historiae sui temporis, histoire de son temps portant sur les années 1543 à 1607, la mort l'ayant empêché d'aller jusqu'à la fin du règne de Henri IV, soit 1610. L'ouvrage,  dont le premier volume paraît en 1604, sera traduit du latin en français en 1734. La dernière partie inachevée fut publiée en 1620 par ses amis Pierre Dupuy et Nicolas Rigault.
  14. ^ Humaniste flamand qui fut l'un des plus célèbres philologues et critiques du XVIe siècle. Né en 1547 près de Bruxelles, dans une famille aisée et lettrée, il reçoit une éducation soignée chez les Jésuites puis à l'université de Louvain où, délaissant le droit, il se passionne pour l'Antiquité romaine. Il suit, comme secrétaire, le cardinal Granvelle à Rome (1568-1570), avant de se convertit au protestantisme et de se rendre en Allemagne. De 1572 à 1574, il enseigne l'histoire et l'éloquence à Iéna, mais, revenu au catholicisme, il quitte Iéna pour Louvain où il enseigne avec un grand succès, puis occupe une chaire d'histoire à Leyde, de 1578 à 1591. Peu avant sa mort à Louvain en 1606, il est nommé  historiographe du roi d'Espagne. Lipse est reconnu surtout pour ses solides recueils philologiques (Variae lectiones, 1569, Antiquae lectiones, 1575, Epistolicae quaestiones, 1577). Par la publication progressive de sa correspondance (à partir de 1586), il prétend également s'arroger l'aura du sage, conseiller de l'Europe érudite, et celle du philosophe stoïcien. Ses oeuvres Opera omnia ont été publiées à Anvers en 1585. Avec son Manuel de philosophie stoïcienne (1604) et sa grande édition des Œuvres de Sénèque (1605), il s'illustre comme le fondateur du néostoïcisme chrétien, s'étant également fait le champion du style " laconique".
  15. ^ P. 390.
  16. ^ La première et la quatrième parties comportent 100 p., la seconde 15 p. et la troisième 124 p.
  17. ^ En effet, dans le récit du voyage à Constantinople est enchâssé celui du voyage, imprévu au départ, à Amasya où Soliman, sa cour et son armée passent l'hiver. Cette ville est à environ cinq cent-quatre-vingts kilomètres au sud-est d'Istanbul, sur le plateau anatolien.
  18. ^ L'erreur de datation des deux premières lettres, la première situant le retour à Vienne en septembre 1554 (c'est de Londres que rentre alors Busbecq) au lieu de 1555, et la seconde retardant également d'un an le premier été de la seconde ambassade passé à Constantinople, incite fortement à penser à une écriture a posteriori, à moins qu'il ne s'agisse de coquilles. La question des sources livresques de certains passages mérite d'être posée.
  19. ^ Quel qu'il soit, ce n'est pas un familier de Busbecq ; c'est par d'autres sources qu'il a appris son second départ pour Constantinople, dont il s'étonne, peut-on lire au début de la deuxième lettre. Cette lettre est présentée comme une réponse à une suite de demandes précisées, qui annoncent le contenu
  20. ^ P. 279.
  21. ^ P. 118-119.
  22. ^ Au sens de souvenirs, traces, témoignages, dont Chateaubriand continue à faire usage.
  23. ^ P. 243 et 336 respectivement. La fin de la troisième lettre revient dans les mêmes termes sur l'agréable dérivatif que constitue l'écriture pour l'exilé volontairement condamné à la réclusion. Les Caton, l'Ancien (234-149) et son arrière petit-fils dit d'Utique (93-46), se sont signalés pour leur austérité et leur intransigeance. Comment ignorer les débats sur le rire, au XVIe siècle, et la célèbre assertion que Rabelais prête à son personnage Gargantua : "Le rire est le propre de l'homme".
  24. ^ P. 135. À la fin de la troisième lettre, Busbecq énonce à nouveau la liberté d'expression de la forme épistolaire assimilée à une conversation ; toute recherche ne saurait qu'y être déplacée. De surcroît, comment écrire en bon latin "du fin fond de la barbarie ?",  p. 277. 
  25. ^ L'adage fameux "A beau mentir qui vient de loin" n'a jamais été lui-même suspecté de trahir la vérité !
  26. ^ Respectivement p. 124 et 125 pour la première citation. Une note situe ce retour au 23 juillet, soit un mois plus tard. Ajoutons que le jour du départ de Vienne, en novembre 1554, n'est pas davantage précisé. Busbecq semble compenser ce flou temporel par l'énumération des villes ou villages successivement traversés, comme si l'espace parcouru entre deux localités impliquait tacitement la durée du trajet.
  27. ^ C'est à Montaigne, Essais III, IX, que l'on doit cette heureuse formule sur la liberté discursive motivée chez l'ambassadeur  par le souci de fournir librement à son destinataire les informations les plus complètes possible.
  28. ^ P. 72.
  29. ^ P. 83 et 111 respectivement. Ce type de formules apparaît très fréquemment dans les quatre lettres ; ainsi par exemple "Mais j'abandonne cette traverse pour reprendre ma route" p. 172, "Je reviens maintenant au point d'où je m'étais écarté"  p. 184, ces occurrences étant puisées dans une liste beaucoup plus longue.
  30. ^ Respectivement p. 173 et 214, c'est nous qui soulignons. La prise en compte des réactions du destinataire et sa mise en condition pour la suite sont fréquentes ; ainsi trouve-t-on : "Je crains que le récit de cet exemple de crime aussi abominable n'ait blessé tes oreilles ; je veux, si je le peux, te le faire oublier par une histoire plus agréable au cas où quelque dégoût te serait resté", p. 195.
  31. ^ P. 116.
  32. ^ P. 123-124. Soliman est né à Trébizonde probablement en novembre 1494, et meurt le 7 septembre 1566. Il a donc soixante et un ans, lors de ses entrevues avec Busbecq, et il lui reste onze ans à vivre. Les quelques lignes retranchées concernent un exemple de la mauvaise influence de sa femme légitime, dont il est précisé qu'elle n'a jamais eu de rivale concubine. Une note justifie l'importance accordée par Soliman à son apparence : "La santé du sultan a une grande importance pour les Turcs également. Selon les croyances altaïques anciennes, seule l'intégrité physique et mentale du sultan est garante de sa légitimité. Aussi pour signifier sa santé à son peuple, le sultan recourt à divers artifices et il monte régulièrement à cheval", n. 203, p. 124. Il convient de préciser, en outre, que le portrait est ponctuellement complété, comme nous le verrons plus loin à propos de la reconnaissance du mérite personnel par Soliman.
  33. ^ Les citations se trouvent respectivement aux p. 361-362 et 376.
  34. ^ P. 153. En fait, le nom "commentaires" ne manque pas de faire penser aux Commentarii de César, notamment en raison des importants enjeux politiques de la présence du diplomate à Constantinople. Ces Commentaires sont relatifs à la guerre des Gaules et à la guerre civile. Les premiers furent rédigés en 51 ou 50 ; les seconds furent écrits en 45-44, mais ils ne furent publiés qu'après la mort de César, dont le style concis a suscité l'admiration d'écrivains comme Montaigne. Une référence est d'ailleurs explicitement faite avec César : comparant la stratégie militaire des Ottomans avec celle des Européens, Busbecq rapproche la première de celle des troupes de César, et conclut sa réflexion en faveur de la première : " Et j'ignore si dans nos coutumes quelque chose peut sembler plus ridicule. Mais quoi qu'il en soit, les Romains d'autrefois, forts de leur expérience au combat, même si leurs tactiques étaient différentes des nôtres, remportaient leurs batailles, et de nos jours, ce sont les Turcs qui se battent avec succès", p. 186. Busbecq est bien conscient que ses Lettres échappent à toute caractérisation précise, car, à la fin de la longue troisième lettre, il écrit : "C'est un livre que tu as devant toi et non une lettre", p. 276. 
  35. ^ L'année 1555 indiquée par Busbecq, impossible, a été rectifiée.
  36. ^ Il va de soi que parler de l'Autriche, pour cette époque, c'est parler de l'Empire à la tête duquel les Habsbourg resteront jusqu'au 12 novembre 1918.
  37. ^ Au sens de témoignage oculaire, dont François Herzog fait largement mention à propos d'Hérodote.
  38. ^ P. 50.
  39. ^ P. 119-120.
  40. ^ P. 61. On aura compris que les "talismans" ne sont autres que les muezzins qui, du haut d'un minaret, appellent cinq fois par jour à la prière. Plus loin, Busbecq revient sur le rapport des Turcs à la durée : il note que "les Turcs n'ont aucune notion du temps ni de la différence entre les générations ; ils mélangent de façon étonnante toutes les histoires et les confondent ; quand cela leur viendra à l'esprit, ils ne craindront pas d'affirmer que Job fut le maître d'hôtel du roi Salomon et qu'Alexandre le Grand fut le général en chef de son armée et d'autres choses plus absurdes encore", p. 112-113.
  41. ^ P. 110. C'est nous qui soulignons. Le mode d'obtention du "sorbet arabe" qui vient d'être rapporté est suivi de la méthode pour conserver les raisins, ce que l'humaniste Busbecq justifie ainsi : "Les Égyptiens, qui faisaient tout à l'envers, adoraient comme des Dieux les légumes qui poussaient ans leur jardin dont ils avaient tiré un bienfait ; ne t'étonne donc pas, si moi, je développe devant toi le souvenir agréable de ce qui me fut utile", p. 111.
  42. ^ P. 46-47. À propos de leur bonnet, une note indique que "selon la légende, le long morceau de feutre, qui prolongeait par derrière le couvre-chef des janissaires, tirait son origine de la manche de Hadji Bektach qui aurait béni les premiers janissaires en la posant sur leur tête."
  43. ^ Respectivement p. 112, 72 et 64.
  44. ^ P. 108.
  45. ^ P. 134.
  46. ^ P. 117-118. Bien entendu, l'éloge rendu à Ferdinand reconnaît à l'empereur le même talent à savoir discerner les compétences et les vertus, et à s'entourer de quelques collaborateurs choisis et rares. Ainsi, sa cour se distingue-t-elle des cours ordinaires où "bien trop souvent, un bouffon de haut rang est davantage estimé qu'un homme de bien, en sorte qu'il n'est pas absurde de penser que les hommes de bien au milieu des courtisans semblent rendre réel le tableau qu'ont représenté ceux qui ont peint un âne au milieu des singes" [c'est d'Érasme qu'il s'agit], p. 361.
  47. ^ P. 177-179. Busbecq ajoute, le comportement des chevaux envers lui montrant implicitement sa propre douceur  : "Comme je l'ai dit, ils m'offrent un spectacle agréable, lorsque, à la tombée du jour, ils sont disposés dans la cour chacun à leur place. Quand je les appelle par leur nom : [...], ils répondent par un hennissement et tournent leurs yeux vers moi. Car j'ai l'habitude de descendre de temps en temps et de partager entre eux de sa main de l'écorce de pastèque. Voilà pourquoi ils me reconnaissent. Quant à moi, je cherche à oublier mes ennuis de toutes les façons possibles". Busbecq accorde une grande importance aux animaux, non seulement aux "bêtes indigènes, mais aux animaux étrangers dont il a rempli sa maison. Les nourrir permet aux serviteurs de supporter les regrets de l'exil : "Que faire de plus, puisque nous sommes privés de relations humaines, sinon de rechercher l'oubli de nos misères dans la compagnie des animaux ? Sans quoi, quel plaisir aurions-nous dans notre solitude au milieu de nos pierres et de nos murs",  p. 164.
  48. ^ P. 183-184. Ailleurs dans le texte, s'étant rendu à Scutari pour obtenir un entretien de Soliman, Busbecq, qui se promène incognito, a l'occasion de s'étonner de l'ordre, de la propreté, du silence qui règnent partout, et qui contrastent fortement avec la saleté, les excès et autres dérèglements qui ont cours chez les Européens, p. 250-251.
  49. ^ P. 170-172. Il est ajouté que les soldats turcs ne tirent de profit que des esclaves, un ou deux permettant de juger "qu'il a bien mené ses affaires et a rapporté la récompense de ses efforts". De plus, "les Romains n'ont pas méprisé ce gain autrefois quand ils vendaient et adjugeaient à l'État l'ensemble du butin des villes."
  50. ^ P. 91-92.
  51. ^ Respectivement p. 287 et 288. Busbecq ajoute que sa crédulité généreuse lui a attiré les remarques ironiques de ceux même qui en ont bénéficié, mais quoi qu'il arrive, il ne regrette nullement d'être venu en aide à des hommes dans le besoin, la vertu désintéressée trouvant en elle-même sa récompense.
  52. ^ P. 215-216.
  53. ^ P. 91. Ce sont des jardins verdoyants et quasiment à l'état de nature, sur les rives de la mer Noire, qui inspirent le lyrisme de ce passage.
  54. ^ P. 66.
  55. ^ P. 125-127. Suit alors le récit de deux malheurs, le premier : la maladie et la mort d'un voïvode de la suite de Busbecq, entraînant le second : la contamination de plusieurs Hongrois qui s'étaient empressés de se partager et de revêtir ses dépouilles, qui risquaient de mourir à leur tour, atteints par une épidémie qui pouvait s'étendre. Seule, la découverte par le voyageur d'une plante de lui inconnue, mais nommée scordion par le médecin qui vante ses effets salutaires, permet aux malades de recouvrer rapidement la santé et de faire échapper tout le monde à la maladie et à la mort. 
  56. ^ P. 104. Plus tôt, la traversée de Belgrade l'avait amené à préciser : "C'est à cet endroit que nous furent montrées pour la première fois de vieilles pièces de monnaie, desquelles, comme tu le sais, je tire ordinairement grand plaisir". Le grand connaisseur de l'histoire romaine qu'il était ajoutait : "Nous avons trouvé beaucoup de pièces, sur le revers desquelles était représenté un soldat romain placé entre un taureau et un cheval (en effet il est bien établi qu'à cet endroit les légions de la Mésie supérieure[troisième province illyrienne créée par Tibère] occupaient des campements fixes) avec l'inscription TAURUNUM", p. 53-54.
  57. ^ P. 102 et 105-106, respectivement.
  58. ^ P. 90. Il précise ensuite ce qu'il faut exactement entendre par ces assertions.
  59. ^ P. 94.
  60. ^ P. 378. Une note signale que "le nombre de manuscrits rapportés par Busbecq est plus important, car on trouve l'annotation "acheté par Augerius de Busbecque à Constantinople" sur deux cent soixante-quatre manuscrits. Par ailleurs, le don de ceux-ci à la bibliothèque de l'empereur est tardive (1576), l'ancien diplomate ayant tout d'abord cherché à les vendre. L'écart entre l'intention initiale énoncée ici et la réalité des faits incline à penser, une fois encore, à une écriture très nettement postérieure à l'ambassade. Enfin, Busbecq précise qu'il s'emploiera  (et il l'a fait avec succès) à faire acheter par l'empereur le seul livre convoité qu'il n'ait pu se procurer en raison de son prix, dans un très mauvais état matériel (sa couverture est totalement rongée par les vers), mais d'un très grand intérêt scientifique : une copie du De materia medica de Dioscoride, entièrement écrite en lettres majuscules, qui a constitué "la source principale des connaissances en matière de plantes médicinales jusqu'au XVIe siècle." Il s'agit de "la copie la plus ancienne de ce traité" (512) conservé à Vienne et déclaré patrimoine mondial par l'UNESCO en 1998.
  61. ^ P. 164-166. Suit la relation des signes d'attachement particulier du lynx à cet homme, sur laquelle Busbecq enchaîne avec une autre manifestation d'amour d'une grue des Baléares, cette fois, "à l'égard d'un soldat espagnol prisonnier dont j'avais payé la rançon", p. 167. Mais il n'omet pas de mentionner ensuite "la sauvagerie et la perfidie d'un animal ingrat", en l'occurrence un cerf apprivoisé qui avait vécu parmi eux "en compagnon et en ami", jusqu'à la période des amours où il devint incontrôlable au point d'avoir dû être abattu.
  62. ^ P. 101.
  63. ^ P. 90.
  64. ^ On ne peut s'empêcher de trouver en Busbecq un précurseur du Rousseau de la Cinquième promenade des Rêveries du promeneur solitaire, lorsqu'il écrit : "Quand la tempête nous tenait éloignés de la mer, je m'amusais sur terre à chercher des plantes rares et inconnues de nous. Parfois, je faisais à pied le tour de l'île entière [...]", p. 302.
  65. ^ Nous rappelons que, malgré la fonction diplomatique qui a motivé la présence de Busbecq dans l'Empire ottoman, nous avons délibérément écarté toutes les pages, et elles sont nombreuses, ayant trait à la politique intérieure ou extérieure, comme relevant du domaine de l'historien beaucoup plus que de celui du critique littéraire.
  66. ^ Pantagruel, 1532, chap. 8.

Référence bibliographique:

Ogier Ghiselin de Busbecq, Lettres turques, traduites du latin et annotées par Dominique Arrighi, préface de Gilles Veinstein, Champion classiques, série « Littératures », Paris, 2010, 427 p.

Pour citer cet article:

Référence électronique
Geneviève LE MOTHEUX, « LETTRES TURQUES », Astrolabe [En ligne], Mai / Juin 2011, mis en ligne le 09/08/2018, URL : http://astrolabe.uca.fr/mai-juin-2011/dossier/lettres-turques