VOYAGE EN CALIFORNIE 1850-1851

Astrolabe N° 24
Voyage en Californie 1850-1851
L’Odyssée californienne de Madame de Saint-Amant

Voyage en Californie 1850-1851
L'Odyssée californienne de Madame de Saint-Amant

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En mai 1848, Charles de Saint-Amant devient administrateur du Palais des Tuileries dont il a été chargé d'éviter le pillage en février 1848. Ruiné par la Révolution, il doit malheureusement renoncer à ce poste prestigieux, afin de liquider ses affaires financières en France, tout en continuant d'attendre sa délivrance grâce à un poste consulaire en Californie. Ce poste lui est officiellement promis en 1850 par le futur Napoléon III alors Président de la République, mais sa nomination ne fait que tarder, pour être désespérément reportée à 1851.

La promesse du Prince sera-t-elle tenue[1] ? Charles de Saint-Amant aura-t-il l'opportunité d'« aller servir la cause de son pays à l'étranger [2]» ?

C'est dans cette alternative à la fois historique et personnelle, à la croisée de deux destins possibles, l'un dans la mère-patrie, l'autre aux confins du Nouveau Monde, qu'apparaît le personnage de Madame de Saint-Amant, l'épouse de Charles.

Le Kairos aurifère

Tout d'abord, Madame de Saint-Amant est la première à soutenir son mari dans son ambition d'expatriation vers une Californie dont le monde entier parle tant, depuis la découverte par James W. Marshall[3], le 24 janvier 1848, d'énormes pépites d'or au bord de l'American River, alors que ce Mormon était employé à la scierie de John Sutter dans les environs de Coloma[4]. Ensuite, cette épouse aimante pressent tellement le kairos[5] californien à ne pas manquer, qu'elle finit par convaincre son mari que, pour ne pas perdre de temps pendant que lui se consacre au rétablissement de leur situation financière en France, elle partira elle-même en Californie, en éclaireuse.

Il ne me fut plus possible de m'opposer au départ de ma femme, impatiente de profiter de tous les instants pour exploiter une contrée qui peut vieillir vite[6].

Le départ de la Parisienne aventurière s'effectue à Londres, le 14 juillet 1850, à bord du navire anglais The Savern. S'enclenche alors une correspondance de douze lettres que Madame de Saint-Amant adresse à son époux resté à Paris : du 14 juillet au 15 novembre 1850. Le mari publiera d'abord deux de ces lettres[7]dans le Journal des Débats, dans les numéros du 4 et du 30 janvier 1851 - où un chapeau définira Madame de Saint-Amant comme « une intrépide et spirituelle Parisienne », puis l'ensemble de la correspondance de Madame de Saint-Amant sera éditée en 48 pages par Garnier Frères la même année, sous le titre de Voyage en Californie 1850-1851, recueil introduit par une préface de Charles de Saint-Amant lui-même[8].

Qui est à l'initiative de cette publication ? Nous ne le savons pas avec certitude, même si nous présumons qu'elle participe d'une décision commune du couple. En tout état de cause, après lecture et analyse du ton très personnel de ces lettres, nous pouvons assurer que Madame de Saint-Amant les a rédigées non dans le but de les publier, mais dans celui d'informer son mari de l'avancée du périple, et de garder contact avec l'être aimé dont elle souffre d'être séparée. Aussi est-il intéressant de noter le choix de Charles de Saint-Amant de ne faire apparaître que les lettres de son épouse, et non les siennes propres en miroir[9].

Voyage en Californie 1850-1851 : le titre adopté ne définit pas ce recueil épistolaire comme une simple correspondance du Nouveau Monde vers le Vieux, mais il insiste plutôt sur la primauté d'une voix unique et d'un témoignage - de surcroît féminin -, où l'épouse, Madame de Saint-Amant, se peint comme une femme indépendante, intrépide et pionnière du couple, à travers un genre affirmé par son titre, celui du « récit de voyage ».

L'épopée californienne d'une héroïne parisienne

La décision de devancer son mari en Californie couronne d'emblée Madame de Saint-Amant comme une héroïne aventurière exemplaire, car nous n'avons pas trouvé de témoignages de femmes qui aient fait preuve d'une telle initiative, du moins avant elle[10]. C'est donc tout naturellement que, dans sa préface, Charles de Saint-Amant contribue à l'héroïsation de son épouse, en la distinguant des aventuriers qui quittent leur patrie par désespoir de ne pouvoir mener une vie heureuse chez eux.

On ne quitte pas son pays, sa famille, ses amis, pour aller habiter à l'autre bout du monde, sans qu'une aussi gigantesque émigration ne paraisse étrange, surtout en France, où l'on n'est habitué à ne prendre de pareilles déterminations qu'à la dernière extrêmité, et lorsque, sur le sol de la mère-patrie, toutes les ressources ont été épuisées. En cette circonstance, rien pourtant de semblable ; et comme il ne serait pas flatteur d'être confondu avec les aventuriers qui, n'ayant plus rien à perdre, vont risquer leur vie comme dernier enjeu, je dois quelques explications, et sur la résolution elle-même, et encore plus sur son mode d'exécution. Contrairement à l'usage, c'est une femme de coeur et d'énergie qui a précédé son mari sur cette périlleuse route. (...) C'est elle qui, tourmentée par notre avenir et faisant le sacrifice des douceurs du présent, a conçu la courageuse pensée de cette entreprise ; c'est elle qui a réclamé d'en entamer l'exécution. Jamais la Providence n'aura béni un plus héroïque dévouement[11].

Ainsi, l'époux peint son épouse comme une fière conquérante optimiste, qui quitte la patrie parce qu'elle pense avoir tout à gagner ailleurs. Cette image de l'épouse soutien du couple et femme providentielle sera largement développée dans les lettres, où Madame de Saint-Amant n'a de cesse de remercier la Providence qui l'a fait échapper à la mort et aux dangers dans les péripéties les plus extrêmes, de la navigation tumultueuse au séjour dans la ville de bandits qu'est Panama. Cette Providence qui apparaît à maintes reprises dans les lettres y est personnifiée, voire déifiée, comme si elle prenait le relais de la bienveillance et de la protection de l'époux qui est le destinataire réel mais impuissant, pendant que sa femme brave Poséidon sur les ondes du Pacifique. Le recours à la mythologie d'Homère est récurrent chez Madame de Saint-Amant qui n'hésite pas à se comparer elle-même au célèbre aède :

J'en étais là, lorsqu'un petit coup de vent est venu m'arracher la plume et me forcer à remettre à un autre quart d'heure les récits de mon Odyssée. (Lettre du mardi 22 juillet - p.11)

Cette référence est significative non seulement de la perception que l'auteur de la correspondance a de son aventure, mais aussi de la manière dont elle veut apparaître à son mari :

« Ramenez-moi vite dans l'autre océan » aurais-je dit volontiers à ces malencontreux parrains[12]. Nous étions tous couchés, vu l'impossibilité de nous tenir debout. Les matelots, obligés de s'amarrer sur le pont pour ne pas être emportés à la mer, me rappelaient le sage Ulysse en garde contre le chant des sirènes. (Lettre du 5 octobre 1850 - p.30)

En prétendant implicitement être un Homère doublé d'un Ulysse au féminin parmi les matelos américains, comment l'épouse peut-elle ne pas forcer l'admiration de son mari que la fierté portera naturellement à la publication de cette aventure unique ?

En outre, cet Homère-Ulysse au féminin a le don de susciter l'admiration en dépeignant avec réalisme les dangers de la navigation, ayant la mort comme spectre perpétuel, mais aussi le don de conserver le sens de l'humour, même au milieu de cette nature déchaînée qui lui fait perdre l'équilibre nécessaire à la tenue de la plume, et craindre pour sa vie, par le recours au mot d'esprit, qui caractérise cette personnalité de Parisienne cultivée et alerte :

À chaque coup de lame, nous croyons toucher au terme de nos souffrances, surtout la nuit, encore plus effrayante dans cet océan qu'on ose appeler Pacifique. (Lettre du 5 octobre - p.30)

Si Madame de Saint-Amant se compare au héros antique, et, plus loin dans la correspondance, se sent marcher « sur les traces de La Condamine ou de M. de Humboldt » (p.24), c'est qu'elle est loin de minimiser sa propre héroïsation, en assimilant ses exploits à ceux de ces explorateurs l'ayant précédée.

L'exploit d'une voyageuse indépendante et pionnière

Même si le couple donne à lire un contentement narcissique et mutuel, il faut tout de même reconnaître que Madame de Saint-Amant effectue un véritable tour de force féminin, par cet exploit physique et mental d'affronter seule la route pour la Californie, en cette moitié du XIXe siècle. En effet, à quoi correspond concrètement la réalité de cette Odyssée californienne ? Au lieu de choisir le trajet le plus connu de navigation par le Cap Horn, la grande traversée de 7000 lieues qui dure généralement six mois et qui, à cause des nombreux courants rencontrés, ne permet jamais d'espérer arriver à destination sain et sauf, cette exploratrice choisit l'option plus courte certes, multipliant les moyens de transport, mais encore plus dangereuse : celle du passage par l'isthme de Panama, ville connue pour être un repaire de brigands. En trois mois et demi de voyage, les étapes de l'intrépide sont les suivantes : la traversée de l'Atlantique à bord du Savern avec de nombreuses escales dont elle se plaint de ne pas avoir été informée à l'avance et qui retardent son programme, l'arrivée à Chagres vers l'isthme de Panama (en passant par Saint-Thomas, la Jamaïque, Porto-Rico et Carthagène) :

Je suis très impatiente de quitter ce pays-ci, où j'ai été dans la nécessité de réaliser un tour de force pour le transport de mes marchandises[13], qui n'étaient pas subdivisées en assez petits colis ; leurs poids et dimensions les empêchaient de passer par ce trou de l'aiguille qu'on appelle l'isthme de Panama. (Lettre du 5 octobre - p.20)

À ce propos, elle nous apprend que la traversée par l'isthme devient à cette époque de plus en plus prisée, et observe l'augmentation du nombre de passagers et de paquebots. La correspondance de Madame de Saint-Amant est bel et bien un des premiers témoignages français de ce nouvel itinéraire pour atteindre la Californie, tandis que nombre d'Européens prennent encore la longue route bien connue du Cap Horn. Cette Française apparaît dès lors comme une pionnière de l'isthme de Panama, ce qui rend d'autant plus remarquables ses lettres et justifie la longueur des pages consacrées à cet itinéraire encore peu connu, par rapport aux quelques pages consacrées à la description de San Francisco, sa destination finale. Ensuite, vient la recherche d'une embarcation pour remonter la rivière des Caïmans : l'épopée transforme la rédactrice en héroïne du Far West, puisqu'elle est la seule femme au milieu de onze passagers et de leurs bagages, sur « une espèce de chaloupe » où ils se trouvent « exposés à toutes les intempéries de ce climat changeant » (p.22). La troupe s'arrête la première nuit à une « espèce d'auberge »[14], pour, le lendemain, s'engager dans une deuxième embarcation : une pirogue indienne[15], après avoir débarqué au-dessus de l'affluent du Cano-Quibrado, car la rivière Chagres n'avait plus assez d'eau. Enfin, les voyageurs arrivent vingt-quatre heures après à Gorgona et de là à Crucès, où l'épopée se fait cette fois à dos de mulet, dans un cloaque où la mule de notre héroïne tombe par deux fois, sans la blesser, car la voyageuse avait choisi de la monter sans selle. L'on retrouve à cette occasion l'humour de la femme aristocratique et intrépide qui ne craint pas l'inconfort :

Il n'y avait que moi de femme, et jamais je n'eusse pu arriver saine et sauve sur pareille selle (vieille selle anglaise détériorée) ; bien m'a pris de ne pas faire la bégueule. (Lettre du 5 octobre - p.25)

Elle arrive à Panama où elle loge à l'Hôtel de la Lousiane tenu par des Français, découvre une ville où la civilisation reparaît avec ses vices et ses vertus, évoque avec scepticisme la rumeur de la livraison d'un chemin de fer l'été d'après, dont elle n'a trouvé aucun signe - et qui pourtant verra le jour, comme l'a prouvé l'histoire du Transcontinental terminé en 1869. Le 30 octobre, elle reprend la mer à bord du navire à vapeur américain The Republic qui doit essuyer une bourrasque terrible, après le mouillage de l'île de Taboga ; elle échappe de peu à la noyade, et arrive saine et sauve à sa destination finale, San Francisco, le 1er novembre 1850. Le récit de cette mort imminente et acceptée avec une résignation dans les larmes est un morceau de bravoure et constitue le climax de l'épopée en mer. En effet, dans la lettre du 30 octobre 1850, la plume de Madame de Saint-Amant devient tragique et emprunte au pathos, lorsque l'héroïne se représente au milieu de la tempête, en train d'attendre la mort seule, allongée sur son lit, entourée des quelques souvenirs matériels qui la rattachent aux êtres aimés qu'elle a laissés sur les côtes du Vieux Monde : vêtue de la dernière robe qu'elle avait mise en présence de son mari, portant le bracelet de la sainte reine Amélie et le collier de son amie F., les lettres et le portrait de son mari sur son coeur, elle est noyée dans ses larmes et finit par s'évanouir.

Amplification épique ou réalisme théâtralisé par la réécriture de l'événement ? C'est évidemment a posteriori qu'est rendue cette mise en scène tragique de la fatalité de la mort, puisque la rédactrice a miraculeusement survécu à cette épreuve, si bien qu'elle nous fait passer presque sans transition du pathos au présent d'énonciation d'un lyrisme épicurien qu'éveille en elle la première vision de San Francisco et de sa baie :

Notre bateau entre dans la baie ; tout change d'aspect, et nous sommes en face du plus magnifique spectacle : un cirque de montagnes couvertes de la plus éblouissante verdure, encadre mille vaisseaux à l'ancre. (Lettre du 30 octobre - p.29)

La pénible traversée aura duré vingt-cinq jours au lieu des dix-huit ou vingt jours prévus, et l'usage systématique du superlatif laudatif dans la correspondance ne fait que commencer.

Enfin, j'ai mis le pied sur ce grand pays. Rien de plus curieux. Quelle animation ! Il semble que toutes les nations se soient donné rendez-vous sur ce vaste champ de foire, qui est assurément la plus belle fourmilière du globe. (Lettre du 15 novembre - p.32)

Est-il possible de contempler et d'explorer tout à la fois ? Voilà une double activité que la voyageuse met en question par l'écriture, tierce activité qui complique davantage l'aventure.

Les luttes continuelles qu'il faut soutenir dans ces régions pour défendre sa personne vous absorbent, et c'est plus en souvenirs qu'en actualité qu'on jouit du spectacle extraordinaire et incomparable qu'on a sous les yeux. (Lettre du 5 octobre - p.23)

Alors que l'hostilité des conditions du voyage à Panama aveuglait la beauté de la nature pendant la traversée, la ville de San Francisco permet la contemplation en toute liberté. Le contraste entre la peinture de Panama où l'intrépide a séjourné vingt-cinq jours et celle de San Francisco est flagrant et permet de mettre en lumière toute la singularité de la ville pour laquelle elle a mis sa vie en jeu. Ainsi, alors que tout à Panama reflétait l'hostilité et le chaos[16], rien que le climat de San Francisco récompense des dangers encourus, car la voyageuse se trouve enfin sous le ciel de la bénédiction et du plaisir :

Le soleil est brillant comme celui des Tropiques (...) mais pas dangereux et dévorant ; l'air est frais et suave comme au mois d'avril dans le Midi de la France. Rien que respirer est ici une jouissance. (Lettre du 15 novembre - p.34)

Nous, lecteurs, pouvons imaginer le réconfort éprouvé par un mari lisant ces lignes pleines de légèreté, après dix lettres qui racontaient une vie frôlant quotidiennement la mort : 

Pour moi, j'ai été bien heureuse et couverte par la divine Providence : personne n'a voulu m'assassiner, et je n'ai rien perdu, pas même un mouchoir de poche, ce qui m'arrivait si fréquemment à Paris. La faiblesse est une force quand elle inspire de l'intérêt. Notre sexe est ici sous une protection particulière. (Lettre du 30 octobre - p.28)

Pionnière en tant que première femme voyageuse française par Panama, Madame de Saint-Amant l'est aussi par rapport à son mari à qui elle offre, par-delà la correspondance quotidienne d'une femme à l'être aimé, un véritable guide touristique et un mode d'emploi pour voyageur averti, qui lui sera de la plus grande utilité, lorsque viendra pour Charles le tour de voyager.

De la guide touristique à la femme moraliste

Quoique le tutoiement s'adresse d'abord au destinataire et époux, ces lettres-guide résonnent comme un message sans détours à quiconque en France est sur le point de migrer en Californie pour y devenir mineur.

Il faut donc voir et toucher soi-même. Avant un mois, je verrai, je toucherai, j'apprendrai et tu sauras. (Lettre du 5 octobre - p.26)

L'intérêt général de cette correspondance privée et la valeur de témoignage documentaire sont infiniment précieux, surtout pour les contemporains, à l'époque particulièrement bouillonnante de la Ruée vers l'or.

Le point de vue de l'épistolière sur l'émigration française en Californie est sans conteste dénonciateur de la politique française qui, selon elle, fait de la publicité mensongère en exagérant les possibilités de fortunes faciles dans l'Eldorado californien. Sur le mode de l'alternative, ressortent non seulement le ton du doute et de l'indignation, dans une interrogation directe adressée au gouvernement français, mais aussi la compassion de la voyageuse pour ses compatriotes déracinés et condamnés à un exil fatal :

Ou le gouvernement est bien mal renseigné, ou ce n'est pas sérieusement qu'il pense envoyer de nouveaux chercheurs d'or. Il n'en est venu que trop d'eux-mêmes et par les Compagnies[17]. Ces pauvres gens vous embarrassent donc bien ? Il y a ici, comme dans tous les ports sur la route de France en Californie, des milliers de malheureux de toutes les nations, qui meurent de faim, et demandent à cor et à cris d'être ramenés dans leur patrie. De grâce, gardez pour eux l'argent du Trésor, des sousriptions et des loteries ; vous n'en aurez pas trop. Les rues sont pleines de pauvres diables déguenillés, haves et démoralisés, portant sur leur face et non dans leurs poches, les traces du séjour aux placers. Ils n'ont pas de quoi payer leur retour, voulût-on même les charger à fret comme des ballots. Que ne peuvent-ils se changer en boucaut de sucre ou en balle de coton, au moins la cupidité les ramènerait ! mais ce ne sont que des hommes ! et des hommes parvenus à un point de découragement et de misère qui les rend incapables désormais de rien de bon ici. (Lettre du 15 novembre - p.36)

Son message est simple : en dressant ce tableau pathétique à son époux, elle (et par là même Charles) vise à décourager son lecteur d'un projet éventuel d'émigration en Californie[18]. Ainsi toute la partie pratique et les conseils concrets (de la nécessité du port d'arme ou sur les conditions climatiques) adressés à Charles vont dans le sens d'une démystification de la Californie. Ce procédé de découragement tourne autour de deux conditions sine qua non que doit remplir le voyageur averti, la deuxième engendrant davantage d'hésitation à voyager : la santé et l'argent.

La première de toutes les conditions en Californie, c'est d'y apporter une bonne constitution ; sans santé, rien. La seconde condition est d'avoir de l'argent. C'est bien ici qu'on peut dire : l'argent gagne l'argent. L'industrie, l'intelligence, l'activité sont exploitées par le capital. Oui, l'infâme capital domine tout et met seul à même de saisir les bonnes occasions qui foisonnent journellement. En marchandises, ce capital est une loterie ; il en est le quine en numéraire. La bonne part est donc pour celui qui unit des moyens pécuniaires à des moyens intellectuels et moraux, et qui y joint l'esprit de conduite. Le simple travailleur peut vivre, et n'aura besoin que de temps pour se faire un petit pécule ; mais misère et mort à qui ne s'aide pas et attend tout du ciel ou de la fortune ; sans être pleuré ni regretté, il mourra à côté de l'hôpital, qui vient de brûler, et qui ne sera jamais rebâti assez vaste pour toutes les souffrances et toutes les infortunes. L'émigrant avait au moins l'espérance de mourir dedans en restant dans son pays. (Lettre du 15 novembre - p.34)

Comment le lecteur du Journal de Débats de janvier 1851 peut-il continuer de rêver de la Californie après lecture de ces lignes ? Madame de Saint-Amant exprime-t-elle là une sincère bienveillance conseillère, en dénonçant le miroir aux alouettes du Far West ? Se situe-t-elle du côté de ceux qui ont et l'argent et la santé et l'intelligence pour pouvoir survivre en Californie ? Ou cette rhétorique de découragement ne dissimule-t-elle pas en réalité un vrai complexe de supériorité, un élitisme du voyage et une volonté narcissique de rester seule héroïne de la mythologie personnelle que la Californie lui permet de créer ? L'ego du voyageur donne toujours matière à suspicion : part-on explorer l'inexploré par simple curiosité « désintéressée » ou part-on pour se prouver et prouver à autrui qu'on peut faire ce que les autres n'ont pas encore osé ? Quelle est la vraie intention de cette voyageuse qui donne tant de conseils pratiques à son mari qu'elle veut revoir, et qui en même temps décourage tant les autres de voyager ? Nous ne pouvons toutefois pas aller jusqu'à dire que ces lettres sont le pur et simple sabotage du mythe californien, puisque son auteur nuance son jugement par l'éloge, et qu'il admet plusieurs fois la difficulté à saisir par l'esprit la nature changeante d'une contrée qui évolue dans ses contrastes mêmes :

Je commence à connaître un peu le pays extraordinaire où je suis transplantée. Quinze jours me mettent à même de compléter ma lettre d'arrivée, dans laquelle il eût été imprudent de porter trop vite un jugement.

Je comprends à présent, qu'au milieu des toutes les versions contradictoires qui arrivent en Europe, on ne puisse s'y former une idée vraie d'un pays d'une aussi inconcevable mobilité. Il passera encore long-temps, comme les langues d'Ésope, pour tout ce qu'il y a de meilleur et de plus mauvais ; mais je puis répondre, d'après ce que j'ai déjà vu, que

Il n'a mérité
Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité. (p.33)

Citant Ésope, elle se range du côté des auteurs de fables et des moralistes, mais la morale qu'elle énonce concernant la mentalité californienne est-elle toujours loin des clichés et de l'idéologie d'une certaine élite parisienne ?

Partant de l'observation apparemment neutre du cosmopolitisme extraordinaire de la ville de San Francisco, la voyageuse est frappée par l'étrangeté de la population qui y règne, et elle décrit la population californienne par comparaison avec les Français, mais aussi avec les Européens en général[19] :

Enfin, j'ai mis le pied sur ce grand pays. Rien de plus curieux. Quelle animation ! Il semble que toutes les nations se soient donné rendez-vous sur ce vaste champ de foire, qui est assurément la plus belle fourmilière du globe. (p.32)

Elle montre par là l'actualité de l'opposition entre le Vieux et le Nouveau Monde. Mais cette tentative de définition de l'Autre dérive assez régulièrement vers des jugements culturels dévalorisants :

J'avoue que quand on sort des salons de Paris ou de Londres, il est parfois permis de se croire tombé au milieu des sauvages. (p.35)

Ses convictions monarchiques, liées à la question de « l'émancipation de la race africaine dans les colonies d'Amérique », s'affichent sans retenue. Charles ne craint apparemment pas de publier les propos racistes violents de son épouse, qui choquaient sans doute moins à l'époque qu'ils ne le font aujourd'hui :

Je ne vois que faces noires, et j'ai peine à me persuader que ce soit pour ces vilains êtres que nos têtes philantropiques d'Europe aient tant bataillé. (...) Il y a deux choses au monde que je n'avais jamais voulu voir : la liberté de ces singes habillés et la République française. Tombons d'accord sur tout le reste, mais je fais mes réserves expresses sur ces deux rêveries de notre libéralisme. (Lettre du 11 août - p.18)

Quand on part pour l'étranger, l'oeil critique touche autant l'étranger que l'étranger en nous. Mais les jugements souvent contradictoires de Madame de Saint-Amant sont pour le moins déroutants. En effet, la critique des moeurs fuse « tous azimuts ». Ainsi est-il difficile d'accorder une quelconque bienveillance à une voyageuse qui, non contente d'exprimer sa xénophobie de manière acerbe, fait aussi preuve de francophobie ? Madame de Saint-Amant déteste-t-elle tout le globe, excepté elle-même et son mari ? En effet, elle insiste à plusieurs reprises sur le manque de raffinement et de tenue des Français en voyage ou sur place, et elle ne les épargne pas, allant même jusqu'à mettre en doute leur intelligence et leur efficacité[20], en les comparant aux autres Européens et aux Américains qui, eux, font preuve de beaucoup plus de respectabilité. Elle exclut cependant de ce virulent pamphlet trois compatriotes qui l'ont aidée dans le transport de ses marchandises : le curé de Crucès[21] et MM. Breton et Castrat, établis à Panama et qui se sont comportés comme de vieux amis de la famille.

Si le rejet du Français en général ressort de la correspondance, le patriotisme est pourtant présent, si bien qu'on a du mal à cerner le point de vue politique de la voyageuse perdue entre sa nostalogie monarchique et ce qu'elle juge comme les bienfaits de la politique contemporaine :

J'ai vu avec plaisir qu'on aimait ici le président de notre République, et que, dans le nouveau comme dans le vieux continent, l'Iliade napoléonienne vit jeune encore de gloire et d'immortalité. Quoique loin de la colonie, on peut donc encore et toujours être fier d'être Français. Quand la clémence de Louis-Philippe porta en Amérique Louis-Napoléon, le prince y mit son séjour à profit ; il visita les lieux pour la jonction des deux océans, et, de retour à Londres, déposa son travail à la société des ingénieurs civils. On espère donc que, placé depuis à la tête des intérêts français, il n'abandonnera pas entièrement aux Anglais et aux Américains la gloire et le profit de ce partage pacifique du monde. (Lettre du 30 octobre - p.29-30)

Que penser de son jugement moral ultime concernant la mentalité américaine qu'elle a perçue pendant son séjour à San Francisco ? La voyageuse est-elle juge et partie dans ce sempiternel procès franco-américain, ou visionnaire de ce que reflètent encore les États-Unis aujourd'hui ?

Le temple commun, ici, est celui de l'égoïsme. Chacun pour soi, et le gouvernement à peu près neutre. Il est fiscal du premier au dernier de ses agents, et ne pense guère à être soc, quoique démoc. Que ceux qui se plaignent tant que nos sociétés européennes ne font pas assez pour leurs enfants déshérités, viennent un peu tâter ici de l'assistance et du droit du travail. On y chercherait en vain les établissements de bienfaisance de notre bonne vieille organisation française : distributions à domicile, bureaux de charité, tours, crèches, petites-maisons, hospices, etc. Tout cela est ici encore parfaitement inconnu. Je ne dis pas que plus tard on n'y arrivera pas, au contraire : la philantropie procède aussi vite que le reste dans les sociétés américaines. (Lettre du 15 novembre - p.33)

Cette donneuse de leçons à la française peut paraître pédante, bien que n'ayant pas été « bégueule », comme elle l'a dit. En tout cas, les Français restés en France, lecteurs du Journal des Débats tout comme ceux qui liront les lettres dans leur intégralité, ont sous leurs yeux une large palette en ombres et lumières de ce qui constitue l'identité en construction de cette Californie qui fait toujours rêver la France de 1851. Madame de Saint-Amant règle-t-elle ses comptes à un gouvernement français qui l'éloigne de son mari ? Ou peint-elle seulement son autoportrait de femme d'exception ? Est-elle le modèle, qui sera tant décliné dans l'avenir, d'une France perdue entre attraction et rejet du Nouveau Monde, entre complexes de supériorité et d'infériorité, qui la font sombrer dans des contradictions toujours plus difficiles à démêler ? Quoi qu'il en soit, en moins de trente pages, cette voyageuse accomplit un exploit à la fois géographique et littéraire, en parcourant seule des milliers de kilomètres en navire à vapeur, en pirogue indienne et à dos de mulet, en s'érigeant comme guide touristique du futur périple de son mari, et en se faisant à la fois écrivain sans tabous, héroïne de sa propre Odyssée californienne, comédienne de sa propre tragi-comédie du Far West, et moraliste comparatiste des mentalités française, européenne et américaine.

À ton tour maintenant. Je ne t'écrirai plus ; je t'ai dit la vérité vraie et sur la route et sur la Californie. (Lettre du 15 novembre - dernière lettre)

Elle passe le relais à Charles qui la rejoint à San Francisco, le 20 juillet 1851, et qui ne manquera pas à l'appel de l'écrivain-voyageuse dans les 651 pages de son ouvrage intitulé Voyages en Californie et dans l'Orégon en 1851-1852, publié à Paris en 1854. Tous deux auraient regagné la France vers la fin de 1852 ; et à voir les nombreux témoignages de Français en Californie entre 1850 et 1914, nous sommes tentée de penser que le récit de voyage de Madame de Saint-Amant, récit aussi concis que riche dans la diversité des tons et des émotions qu'on y lit, a encouragé ou, en tout cas, a contribué à la naissance d'autres vocations d'explorateurs du Rêve Californien dans la deuxième moitié du XIXe siècle et même au-delà.

Nirina Ralantoaritsimba


  1. ^ Cette question cruciale de la promesse est posée non seulement dès le sous-titre du recueil de lettres :Voyage en Californie 1850-1851D'après une promesse du PrésidentNavigation sur les 2 océansPassage de l'isthme de PanamaArrivée à San FranciscoSuivi du tarif des douanes en Californie,mais aussi par Madame de Saint-Amant, à la fin de son ultime lettre du 15 novembre 1850, où elle en appelle au Prince et à sa clémence, invoquant le pouvoir diplomatique de celui-ci qui seul rendrait possible le prompt voyage de Charles en Californie, et par conséquent les heureuses retrouvailles entre son mari et elle séparés depuis quatre mois déjà. 
  2. ^ Madame de Saint-Amant, Voyage en Californie 1850-1851, Préface de Charles de Saint-Amant. Celui-ci avait proposé au Président de la République « d'aller servir le cause du pays à l'étranger, (...) même en Amérique où j'avais fait mes premières armes au service de l'Etat. (...) Le Prince eut la bonté de me promettre un consulat. (...) Cependant, voulant me dédommager, le prince nous fit entrevoir que si nous voulions aller en Californie, le nombre des agents du gouvernement français, dans ces contrées, devait se proportionner au développement de la population émigrante, il pourrait m'y attacher au consulat. » (p.8-9)
  3. ^ L'annonce de la découverte de l'or et de la ruée n'a eu lieu que bien après sa découverte effective, le 24 janvier 1848. En effet, Sutter voulait garder le secret, par crainte de l'échec du projet agricole de sa scierie. Mais la nouvelle est divulguée sur la côte Ouest par l'éditorialiste Samuel Brannan en mars 1848 ; puis le 19 août, le New York Herald fait l'annonce sur la côte Est ; enfin, le 5 décembre 1848, le Président James Polk confirme la ruée vers l'or au Congrès américain, ce qui entraîne le déferlement immédiat des « Forty-niners » (nom donné aux migrants mineurs en Californie en 1849) et la ruine de Sutter.
  4. ^ Petite ville de l'actuel El Dorado, County de Californie, à 14 km au nord-ouest de Placerville. Coloma est une des fourches Sud de l'American River qui coule à travers la vallée Coloma. Ce nom vient de l'indien (de la tribu Nisenan) « Cullumah » qui signifie « beau ».
  5. ^ Kairos, mot grec et concept significant « le moment opportun ».
  6. ^ Préface de Charles de Saint-Amant, p.10
  7. ^ La première du 5 octobre 1850 et la deuxième comportant deux dates, celles du 1er et du 15 novembre 1850.
  8. ^ Le recueil est complété dans ses dernières pages par un « acte-tarif des douanes en Californie » : longue liste de marchandises et des douanes au port d'entrée de San Francisco.
  9. ^ Faisant une suite chronologique pour ainsi dire au voyage (au singulier) de son épouse, Charles de Saint-Amant publiera son propre récit de voyages (au pluriel) en 1854, en 651 pages dont 2 cartes et 13 illustrations, à Paris chez Librairie L. Maison, sous le titre de Voyages en Californie et dans l'Orégon en 1851-1852.
  10. ^ Après elle, on peut citer deux grandes voyageuses françaises : Louise Bourbonnaud qui séjourne à San Francisco aux alentours d'août 1885, et Thérèse qui voyage deux fois en Californie, à la fin 1901 puis en février 1902. La première a publié, en 1889, Les Amériques. Amérique du Nord, Les Antilles, Amérique du Sud (Paris, Impr. Jouve), et la seconde, en 1902, Impressions d'une Parisienne sur la côte du Pacifique (Paris, édition Juven).
  11. ^ Préface de Charles de Saint-Amant : p.3-4.
  12. ^ Les Américains.
  13. ^ En effet, elle part avec de nombreuses marchandises dont elle compte faire commerce avant l'arrivée de son mari (voir l'acte-tarif à la fin du recueil).
  14. ^ Notons l'emploi récurrent de « cette espèce de » qui permet à la rédactrice de nommer l'indescriptible ou l'étrange, bref ce qui n'a pas de nom dans son vocabulaire français.
  15. ^ « cinq de ces légères embarcations creusées dans le tronc des arbres gigantesques de ces contrées, se ditsribuèrent la petite caravane » (p.22)
  16. ^ « On vole partout, et on assassine aussi sans se gêner (...) Je suis dans un vrai coupe-gorge » (p.27)
  17. ^ Exemple de compagnie célèbre : La Compagnie des Lingots d'Or.
  18. ^ Puisque ce passage fait partie des lettres publiées dans le Journal des Débats.
  19. ^ Lettre du 7 août : « La France, que j'ai quittée depuis vingt-quatre jours seulement, me semble perdue dans la nuit des temps, tellement les pays et les peuples que j'ai sous les yeux sont différents des Européens. » (p.18)
  20. ^ En parlant de la poste tenue par les Anglais : « Je ne veux faire, hélas ! aucune comparaison blessante et anti-nationale, mais avec des gens moins intelligents et moins officieux, je n'aurais ouvert ces lettres qu'à San Francisco. » (p.27)
  21. ^ Elle commande à son mari du whisky comme cadeau de remerciement au curé.

Pour citer cet article:

Référence électronique
, « VOYAGE EN CALIFORNIE 1850-1851 », Astrolabe [En ligne], Mars / Avril 2009, mis en ligne le 05/08/2018, URL : http://astrolabe.uca.fr/mars-avril-2009/dossier/voyage-en-californie-1850-1851