LE « GRAND TOUR » DE LÉONIE D’AUNET

Astrolabe N° 21
CRLV – Université Paris-Sorbonne
Le "grand tour" de Léonie d'Aunet
Voyage d’une parisienne aux pays boréaux

LE « GRAND TOUR » DE LÉONIE D'AUNET
Voyage d'une parisienne aux pays boréaux

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Portrait de Léonie d'Aunet, par François-Auguste Biard
(Versailles, Château de Versailles et du Trianon)

À madame Léonie:
On voit en vous, pur rayon,
La grâce à la force unie,
Votre nom, traduction
De votre double génie,
Commence comme lion,
Et finit comme harmonie.

Victor Hugo écrit ces mots le 3 mai 1845, comme dédicace sur un exemplaire du Rhin, offerte à une jeune dame, connue dans les salons parisiens sous le nom de Mme Léonie Biard. Juliette Drouet, la maîtresse de Hugo jusqu'à sa mort, dira avoir su que l'écrivain avait aimé pendant plusieurs années une femme « belle, jeune, spirituelle, accomplie ». Mais il vaut mieux laisser de côté Mme Biard et évoquer Léonie d'Aunet, car c'est de son nom de jeune fille que la voyageuse signe ses ouvrages.

Léonie d'Aunet naît à Paris en 1820, mais son enfance cache plusieurs secrets, en commençant par sa date de naissance : sa mère, Henriette Joséphine d'Orémieulx, soutient dans deux documents différents que sa fille est née le 1er janvier 1820, mais dans ces documents le nom du père n'est pas le même, ce qui rend les affirmations peu dignes de foi. Dans le premier, elle indique comme père de la petite Léonie son compagnon, Claude-Denis-Hippolite Boynest, alors que, dans le second, elle attribue la paternité à son ex-mari, Auguste-François Michel Thévenot d'Aunet, mort en décembre 1819. Léonie opte pour la seconde hypothèse, en s'enregistrant sur son propre acte de mariage sous le nom de Léonie Thévenot d'Aunet[1]. À propos de la date, Léonie affirme être née le 2 juillet, tout comme le démontrent deux témoignages : une note du journal personnel de Hugo, « Ann. - L - » (qui indique probablement l'anniversaire de la femme), sur la page du 2 juillet 1847, et l'acte de mariage de la fille Henriette Biard, le 1er juillet 1863, dans lequel Mme d'Aunet affirme avoir quarante-deux ans : si elle est née le 2 juillet, cela est encore vrai.

En ce qui concerne l'éducation, on parle d'un couvent ou d'une institution religieuse dans laquelle Léonie d'Aunet aurait reçu la formation habituelle : la musique, l'art, la littérature et l'anglais ; à dix-huit ans, elle déménage au 8, place Vendôme, dans l'atelier du peintre François-Auguste Biard, qui commence à la présenter au public comme sa femme. Extrêmement laid, selon la description de Chopin, et proche de la quarantaine, Biard bénéficie de la protection du roi Louis-Philippe Ier, mais il s'attire aussi plusieurs critiques au sein du monde intellectuel : en 1837, Théophile Gautier affirme que Biard ne « s'élèvera jamais au-dessus de la médiocrité »[2] ; l'histoire donnera raison à l'écrivain, puisque Biard devra sa célébrité principalement à Léonie d'Aunet.

Au début de son récit de voyage, Léonie d'Aunet explique comment est née l'idée de visiter la partie la plus septentrionale de l'Europe : au printemps 1839, dans le salon de la Place Vendôme, plusieurs intellectuels et dames de la bonne société parisienne ont été invités ; parmi eux, le botaniste Paul Gaimard, chef de la Commission scientifique du Nord, avec laquelle il a déjà effectué une expédition en Islande et dans l'Europe du Nord financée par l'État français. Gaimard annonce que le roi a l'intention de faire organiser un deuxième voyage pour explorer, cette fois, les régions nordiques jusqu'aux îles Svalbard, presque au pôle Nord. À une époque où la photographie existe à peine, les peintres font toujours part des expéditions scientifiques (comme on l'a vu déjà pour la mission de Maupertuis) et Gaimard demande de façon galante à Léonie d'Aunet, si elle peut convaincre son mari de s'associer au voyage :

- Je crois que l'on peut lui faire une proposition dans ce sens.
- Vous en chargez-vous, madame ?
- Oui, à une condition.
- Laquelle ?
- C'est que je l'accompagnerai.
- Jusqu'au bout ?
- Jusqu'au bout.
- Cela présentera des difficultés, parce que les femmes ne sont pas embarquées à bord des navires de l'État, et...
- Alors je ne dis pas un mot pour le voyage, au contraire.
- Parlez-en toujours, nous verrons à arranger la difficulté. »
Le soir même, le projet du grand voyage était mis sur le tapis entre mon mari et moi, et obtenait l'unanimité de nos deux consentements.[3]

En juin 1839 le couple s'embarque au Havre en direction de la Hollande : après avoir visité Rotterdam, La Haye et Amsterdam, l'itinéraire continue à travers Hambourg, Copenhague et le Danemark. Arrivés en Suède, Biard et sa femme voyagent en voiture à travers la Norvège jusqu'à Trondheim, où ils s'embarquent sur un bateau à vapeur vers Hammerfest. La ville norvégienne est suffisamment au nord pour qu'une femme soit présente à bord d'un navire de la marine royale sans qu'elle se cache trop. Léonie d'Aunet peut enfin s'embarquer sur la corvette La Recherche. Avec la Commission, Léonie d'Aunet visite l'île du Spitzberg (la plus grande des îles Svalbard) et revient à Hammerfest, où commence la traversée de la Laponie : à cheval, jusqu'au fleuve Altaelva, Mme d'Aunet traverse les marais lapons avec des difficultés infinies et entreprend la deuxième partie du voyage sur les fleuves, en visitant la partie intérieure de la Laponie (Kautokeino, Muonio) jusqu'à Tornio et Haparanda. Puis la voyageuse reprend la voiture pour parcourir la côte suédoise jusqu'à Stockholm et Ystad, où elle s'embarque sur un bateau, arrive en Allemagne et, après avoir visité Berlin et Potsdam, rentre à Paris au début de 1840.

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L'itinéraire de voyage de Léonie d'Aunet

À son retour à Paris, Léonie d'Aunet est enceinte : le 25 juillet 1840, le couple se marie et en novembre naît Marie-Henriette, qui, plus tard, écrira des articles pour Le Figaro sous le pseudonyme d' « Étincelle ». Tous les regards et toutes les attentions se focalisent sur Léonie d'Aunet : elle est la première femme à avoir traversé le cercle polaire arctique, la première femme à avoir rejoint le Spitzberg, ce qu'elle répétera dans son récit de voyage ; dans les salons, dans les fêtes, les Biard sont au centre de l'attention et c'est dans l'une de ces soirées, probablement chez Fortunée Hamelin, que Léonie d'Aunet connaît Victor Hugo, vers 1841. L'écrivain dira d'elle :

J'avais trente-neuf ans quand je vis cette femme.
De son regard plein d'ombre il sortit une flamme,
Et je l'aimai.[4]

Après les premières années de bonheur conjugal, François Biard commence à être tellement jaloux de sa femme, qu'elle est obligée d'abandonner l'atelier de la place Vendôme et de demander la séparation de corps et de biens, malgré son récent accouchement de son deuxième enfant, Georges ; c'est pendant cette période que commence la relation entre Léonie d'Aunet et Victor Hugo. Les deux amants se rencontrent discrètement, mais Biard est vigilant : comme sa femme a demandé la séparation et comme elle a deux enfants, le peintre aurait été obligé de lui assurer une aide financière. Biard commence donc à faire suivre sa femme, pour découvrir un éventuel amant, afin de démontrer la culpabilité de l'épouse et d'éviter de payer une pension. Le 3 ou le 4 juillet 1845 (on n'est pas sûr sur la date), un commissaire de police, accompagné de François Biard, fait irruption dans une chambre meublée du passage Saint-Roch et constate le flagrant délit d'adultère. Ce que Biard n'imagine pas est l'identité de l'amant : il croit, en effet, que sa femme a une liaison avec un acteur de théâtre et face à Hugo il reste ébahi ; le commissaire de police est encore plus gêné : Victor Hugo sort de sa poche la carte de Pair de France et fait étalage de son immunité parlementaire. Le National, un journal républicain, relate l'événement dans le numéro du 10 juillet :

La scandaleuse aventure, dont plusieurs journaux ont entretenu le public ces jours derniers, soulève une grave question de droit constitutionnel. Un illustre personnage, qui cumule les lauriers du Parnasse et le manteau d'hermine de la pairie, a été surpris en conversation criminelle avec la femme d'un peintre. Le mari outragé, qui était à la piste de cette intrigue, se présenta tout à coup dans l'asile qu'ils avaient choisi aux environs de l'église Saint-Roch, accompagné du commissaire de police. Ce fonctionnaire se mit en mesure d'arrêter les deux coupables pris en flagrant délit. La justice ne se pique pas de galanterie : elle s'empara de la femme sans façon et sans explication. Mais le pair se mit à parlementer et invoqua l'inviolabilité dont il est couvert par la Constitution. Le commissaire hésita et finit par laisser sortir le galant vicomte.

En effet, Hugo veut passer l'épisode sous silence, afin d'éviter que sa maîtresse officielle, Juliette Drouet, extrêmement jalouse, l'apprenne. Heureusement, grâce à l'intervention de Fortunée Hamelin, Biard retire sa dénonciation faite auprès de la Cour des Pairs, qui aurait amené à un procès interne pour adultère, contre un des membres de la chambre. Et Léonie ? Sa destinée est très différente : enfermée à Saint-Lazare, une prison pour prostituées et « femmes perdues », Mme d'Aunet subit un procès « régulier » pour adultère, perd la tutelle de ses enfants (confiés à Biard) et, bien évidemment, ne reçoit aucune aide financière à la suite de la séparation. Léonie d'Aunet trouve un soutien en la personne de Fortunée Hamelin et surtout de la duchesse d'Orléans qui sollicite son mari pour attribuer à Biard plusieurs travaux en échange d'une commutation de la peine de Léonie : la jeune femme passe de la prison à un couvent, d'où elle ne sort qu'en décembre[5]. Réfugiée chez une tante, Léonie d'Aunet commence une nouvelle vie difficile : pour vivre, elle collabore à divers revues, en écrivant des articles de mode. L'activité littéraire, lentement, s'élargie, ses ouvrages commencent à paraître, sous forme de feuilletons, dans des revues et sont enfin publiés chez Hachette, grâce à la protection d'Adèle Hugo. Léonie d'Aunet publie son récit du voyage en Laponie en 1854 et ensuite plusieurs romans (Un mariage en province, Une vengeance, L'Héritage du Marquis d'Elvigny), quelques contes (Étiennette, Silvère, Le Secret) et une pièce de théâtre, Jane Osborn, représentée avec succès sur le théâtre de la Porte Saint-Martin. Il s'agit d'œuvres qui analysent la psychologie féminine et montrent souvent des femmes privées de leurs enfants, trahies par des maris sans scrupule et objets de vexations et de violences : la vie personnelle de l'auteur influe clairement sur sa production littéraire.

En 1852, Adèle Hugo introduit Léonie d'Aunet dans le cercle littéraire qui se réunit autour de la Revue de Paris, la prestigieuse revue fondée par Maxime Du Camp, Arsène Houssaye et Louis de Cormenin, qui publie des textes de Gautier, Lamartine, Banville, Nerval, Baudelaire et George Sand. C'est dans le numéro d'août qu'on trouve un extrait du Voyage, sous le titre de Voyage d'une femme au pôle arctique, Suède et Norwège ; il est signé « Mme Biard (Louise d'Aunet) ». Si Biard est le nom du scandale, il est aussi celui qui a rendu Léonie célèbre pour son voyage aux frontières de l'Europe ; quant à Louise, c'est un deuxième prénom, que d'Aunet avait déjà déclaré sur son acte de mariage. L'extrait propose la seconde moitié de la deuxième lettre et la première moitié de la troisième et, à l'exception de quelques phrases raccourcies, il s'agit du texte qui sera publié dans la première édition de 1854. Le Voyage d'une femme au Spitzberg a un énorme succès et dans les trente ans qui suivent il est republié sept fois (1855, 1867, 1872, 1874, 1879, 1883, 1885), en y ajoutant les deux récentes éditions critiques de 1992 et 1995. L'édition de 1867 contient plusieurs gravures hors-texte, illustrant des vues nordiques : le Voyage n'a jamais été revu pour les nouvelles éditions et les images n'étaient pas prévue dans la première sortie du livre, par conséquent, dans le récit on ne trouve pas des renvois de l'auteur aux illustrations.

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La première édition du Voyage d'une femme au Spitzberg (1854)

Le succès de son récit de voyage et sa revanche ne changent malheureusement pas la condition de Léonie d'Aunet : une femme, seule, sans mari à son côté, survit difficilement et la voyageuse est souvent obligée de chercher une assistance, principalement économique, auprès de son ancien amant, Hugo, qui l'aide jusqu'à sa mort par plusieurs prêts, souvent importants. En janvier 1870, Léonie d'Aunet s'installe dans un petit appartement au dernier étage du 182, rue de Rivoli et, après plusieurs années de maladie, c'est ici qu'elle meurt très pauvre le 21 mars 1879, assistée par son fils Georges, qui la fait enterrer, selon sa volonté, dans le petit cimetière de Ville-d'Avray, près de Paris.[6]

Le récit est constitué de neuf lettres adressées au demi-frère de l'auteur, Léon de Boynest. On ne dispose pas du carnet de voyage original mais, en analysant le récit, on peut affirmer qu'il y a eu trois phases différentes au moins dans la rédaction de la relation : le stade de carnet, avec des informations schématiques prises pendant le voyage, la rédaction des lettres adressées au frère, faite déjà pendant le voyage (Léonie d'Aunet affirme parfois avoir employé son temps, par exemple sur les bateaux ou dans les hôtels, « à mettre en ordre toutes ces notes et à vous les envoyer »[7]), et la version finale, publiée en 1854, dont on avait déjà présenté quelques extraits dans la Revue de Paris en 1852. Pourquoi parle-t-on d' « au moins trois phases » ? Au début de la lettre IV, la voyageuse dit qu'une lettre de son frère cherchait à l'atteindre depuis Oslo[8] : c'est la seule référence à une possible correspondance régulière qui, de toutes façons, pose plusieurs problèmes : le principal est que Léon de Boynest, demi-frère de Léonie d'Aunet, n'a que douze ans à l'époque du voyage en Laponie de sa sœur. Or, en supposant, comme la voyageuse voudrait le faire entendre, que les lettres publiées sont celles envoyées à son frère, on ne croit pas vraisemblable cette correspondance, sur des sujets si complexes et dotés de références littéraires et historiques inconnues, à un enfant de douze ans[9]. La forme épistolaire est-elle une fiction littéraire ? Le « vous » que Léonie d'Aunet utilise pour parler à son frère semble plutôt un « vous » adressé au public des salons parisiens, composé de dames coquettes et curieuses de savoir par exemple comment se déroulent les soirées de l'aristocratie suédoise ou ce qu'on met en scène dans les théâtres norvégiens. On a eu peut-être une première rédaction des lettres pendant le voyage complétée, avant la publication du récit, de plusieurs informations sur la culture lapone et finlandaise tirées des œuvres de Xavier Marmier et de Louis Antoine Léouzon Le Duc. Le professeur Yrjö Hirn a noté un intéressant emprunt littéraire : dans la lettre VIII, Léonie d'Aunet traduit en français deux poèmes suédois de Fredrik Berndson, qu'elle aurait entendus pendant le voyage en Laponie finlandaise. En réalité, il s'agit de deux textes rapportés par Léouzon Le Duc dans les notes de sa première traduction française du Kalevala. La voyageuse doit, donc, avoir modifié le récit après 1845, date de publication de l'œuvre de Léouzon Le Duc. On a une autre preuve de cette pratique : l'histoire racontée dans l'un des deux poèmes s'inspire d'un événement, le suicide de deux jeunes dont l'amour était contrarié par leurs parents, qui s'est réellement passé en 1842, quatre ans après le voyage de Léonie d'Aunet[10]. Mais la voyageuse précise que malheureusement « à l'époque où j'écrivais ceci, on n'avait pas encore l'excellente traduction du Kalewala, de M. Léouzon Le Duc. »[11] On doit, enfin, souligner qu'au moment de la publication du Voyage d'une femme au Spitzberg, Léon de Boynest était mort depuis trois ans. Cela explique donc la phrase finale du récit : « Adieu, donc, cher frère, à bientôt et à toujours. »[12]

Le Voyage d'une femme au Spitzberg contient deux types de voyage : le Grand Tour et le voyage d'exploration. Le voyage en Hollande, Danemark et Allemagne rappelle un vrai Grand Tour et fait penser aux mots de Rousseau : « le Français court visiter tous les artistes du pays »[13] : à Copenhague, Léonie d'Aunet a le privilège de pouvoir rencontrer et converser avec le sculpteur danois Albert Thorvaldsen (1770 - 1844) et à Berlin avec le célèbre voyageur Alexander von Humboldt (1769 - 1859), qui accompagne Mme d'Aunet à travers les galeries et les musées de la capitale allemande. En relatant des visites aux collections d'art de La Haye, d'Amsterdam et de Berlin, Léonie d'Aunet fait étalage de sa culture artistique, due principalement à l'éducation que lui a donnée son mari : la voyageuse sait apprécier Rembrandt, Titien, Tintoret et le Corrège, en faisant des comparaisons et en donnant des jugements stylistiques assez précis.

Au contraire, le voyage en Scandinavie est le typique voyage d'exploration. Il faut quand même souligner qu'une femme de dix-neuf ans, qui voyage en Laponie et aux îles Svalbard, ne doit pas seulement étonner les lecteurs de son Voyage d'une femme au Spitzberg et les amateurs des soirées, où dans les salons, au retour des Biard à Paris, elle raconte son périple ; déjà au cours du voyage, on se posait des questions sur le fait d'amener une femme sous ces latitudes : c'était le cas des marins qui voyageaient avec elle sur La Recherche. Tel est le portrait qu'ils en faisaient, écouté par hasard par Léonie d'Aunet, au cours du voyage vers le Spitzberg :

- Aussi quelle idée d'avoir emmené une femme ! Est-ce que c'est des courses de femmes, des voyages comme celui-ci ? [...]
- Et puis quelle femme est-ce ? dit un timonier, sur un ton légèrement méprisant ; une femme pâlotte, menue, maigrette, avec des pieds comme des biscuits à la cuiller et des mains à ne pas soulever un aviron ; une femme à casser sur le genou et à mettre les morceaux dans sa poche. Si c'était une femme de chez nous, encore (il était Breton) ! Dans le Ponant nous avons des commères qui ne sont pas embarrassées pour hisser une voile et manœuvrer une barque ; nos femmes valent presque un homme ; mais celle-là, avec sa mine mièvre de Parisienne, elle est frileuse comme une perruche du Sénégal. À supposer que nous serions pris, elle mourra au premier froid : c'est sûr.[14]

Le Voyage d'une femme au Spitzberg est un texte très précieux non seulement du point de vue du simple récit de voyage, mais surtout pour les informations techniques que son auteur donne sur des aspects pratiques de l'organisation d'un voyage aux terres nordiques.

Léonie d'Aunet décrit minutieusement son habillement pendant le voyage :

Je portais un pantalon d'homme et une chemise de mousse en gros drap bleu faisant blouse, une grosse cravate de laine rouge, une ceinture de cuir noir ; des bottes doublées de feutre et une casquette de marin complétaient cet ensemble de toilette qui ne sera pas imité ; inutile d'ajouter qu'en dessous j'étais bourrée de flanelle. Lorsque je montais sur le pont, j'ajoutais à cette montagne de lainage un épais caban à capuchon qui faisait de moi le plus informe paquet ; j'avais coupé mes cheveux, devenus impossibles à démêler, à cause de leur longueur, par les roulis effroyables de la traversée.[15]

Si ces vêtements ne sont pas à la mode, ils sont quand même très pratiques, surtout quand l'expédition arrive en Laponie et que d'Aunet voyage à cheval. Alors, dans un campement de Lapons, la voyageuse se déshabille pour se laver et les femmes lapones s'enfuient, en croyant qu'elle était un jeune homme[16]. Femme du monde, Léonie d'Aunet prête naturellement une grande attention à sa toilette dans les villes principales (Oslo, Trondheim, Stockholm, encore plus en Hollande et en Allemagne), en observant les autres femmes et en rapportant dans son récit ses impressions sur les soirées dans la bonne société nordique. Après ce long voyage en Laponie, la jeune femme n'y tient plus et, arrivée à Sundswall, elle pense s'habiller de manière un peu plus féminine, avec un résultat complètement inattendu :

Je revêtis mon unique robe, une robe de velours, belle, épaisse et soyeuse autrefois, mais alors brodée des reprises que je lui faisais chaque soir. Je n'avais pas de chapeau, et, pour comble d'infortune, après avoir fouillé tous les coins du sac de nuit qui me servait de malle depuis Kaafiord, je me trouvai trois gants de la même main. Il fallait s'ingénier : je me coiffai d'un vieux voile de dentelle noire ; je cachai ma main nue sous un grand châle moins maltraité que le reste de ma garde-robe par les nombreux bains de la Laponie, et m'armant de hardiesse, je sortis. Malgré mes efforts pour ne pas paraître trop extraordinaire, on me regardait beaucoup ; je donnai ordre à mon domestique de colorer d'espagnolisme, aux yeux des habitants, la singularité de mon costume : ceci était afin d'expliquer la mantille. Le remède fut pire que le mal ; ces bons Suédois connaissaient la France, quelques-uns y avaient été, mais aucun ne connaissait l'Espagne. Une Espagnole ! quelle rareté ! Le bruit se répand, et chacun d'accourir. « Oh ! elle est blonde ! Mais elle est bien grande ! Les livres ne les dépeignent pas ainsi ! » [...] J'eus à peine le temps de me réfugier à bord du bateau à vapeur, récemment arrivé, pour n'être pas trop victime de mon mensonge.[17]

Le style de Léonie d'Aunet, très ironique et tout enrichi de sa coquetterie, colore cette scène de mythologie « viatique ».

Les types d'hébergement sont en fonction du type de voyage : quand elle voyage en voiture, elle obtient l'hospitalité dans les relais de poste, comme cela se passe un peu pour tous les voyageurs dans ces pays. À bord des bateaux à vapeur, elle occupe une cabine, mais ce qui plus frappe l'attention est la description de son « logement » à bord de la corvette La Recherche ; gentiment le capitaine lui a cédé sa cabine, en la modifiant un peu pour accueillir une femme :

on avait couvert le plancher de plusieurs peaux de rennes, on avait hermétiquement fermé tous les hublots, on avait comblé le lit d'édredon ; c'était, à vrai dire, bien plus un nid qu'une chambre.[18]

Enfin, au cours de leur traversée, les voyageurs logent chez les Lapons, chez la guide Abo et même dans des tentes ou dans des traîneaux, qui peuvent contenir une personne.

On connaît la difficulté de traverser les marais lapons à cheval, avec le risque de chute, mais Léonie d'Aunet est victime d'un accident, qui aurait pu avoir des conséquences beaucoup plus graves : sur la route de Oslo a Trondheim, le cocher n'arrive pas à tenir les chevaux sur un chemin étroit et la voiture sort de sa voie et tombe dans une crevasse. Elle fait deux tours sur elle-même, puis l'une des roues finit par s'accrocher à de « maigres sapins », arrêtant ainsi la course de la voiture. Pour les voyageurs, il n'y a que quelques blessures et, sans aucun doute, un grand effroi[19].

Dans une autre situation assez dangereuse, Léonie d'Aunet et les autres voyageurs descendent les fleuves Muonionjoki et Tornionjoki à bord de bateaux finlandais :

Lorsqu'on rencontre une cascade, les bateliers doivent éviter à la fois d'être entraînés par la violence du courant ou lancés contre quelque rocher. Leur habilité suprême consiste à conserver le gouvernement de leur vitesse au moment même où ils sont emportés avec la rapidité d'une flèche. Parfois il arrive que la quille du bateau touche quelque rocher à fleur d'eau. On reçoit alors un choc ; on frémit ; mais, avant que la crainte se soit complètement formulée, le bateau a rebondi comme une balle au milieu du remous de la cascade, qui se venge des voyageurs téméraires en les couvrant d'une pluie pénétrante.[20]

On peut imaginer qu'avec ce genre de souvenirs, Léonie d'Aunet et son mari sont au centre de l'attention de leurs amis quand ils rentrent à Paris : des soirées et des fêtes pendant lesquelles la voyageuse peut s'entretenir de ses aventures et peut étalage des fourrures achetées à Hammerfest ou du petit chien lapon acheté dans un campement près de Muonio.

Dans ses critiques, la voyageuse fait une distinction de traitement : elle se laisse rarement aller à des jugements négatifs sur les peuples ruraux, relativement pauvres ; au contraire, elle est très acide sur les habitudes et surtout sur les modes des sociétés moyennes et élevées, hollandaise, danoise, norvégienne et suédoise : elle critique âprement les vêtements et les toilettes des dames, qui essayent de façon maladroite d'imiter les modes parisiennes, dont Léonie d'Aunet est fière d'être la parfaite représentante. La seule prise de position à l'égard des Lapons concerne leur sauvagerie supposée, déjà soulignée au XVIIIe siècle et toujours actuelle au cours du XIXe siècle ; les Lapons sont critiqués pour leur tendance à l'ivresse : Léonie d'Aunet oscille entre le dégoût et la pitié :

Les Lapons de Kautokeino laissent une autre impression que les Lapons d'Hammerfest, et ce sont les mêmes hommes, mais les deux faces du sauvage : à Hammerfest, le sauvage en fête est ivre, hébété, hideux ; à Kautokeino, dans sa vie de famille, il est doux, paresseux, borné. Hors de chez lui il inspire le dégoût ; chez lui il fait naître la pitié.[21]

Pour expliquer ces attitudes, la voyageuse a recours à la justification la plus diffusée à son époque : l'influence négative de l'atmosphère qui amène un peuple à l'engourdissement et à l'apathie, conséquence inévitable des rigueurs du climat glacial.

Léonie d'Aunet commence sa première lettre sur la Laponie par une présentation classique du pays du point de vue géographique, suivie des origines des Lapons, de leur aspect physique et de leurs vêtements. C'est le même type de digression qu'elle fera à propos de la Finlande, à laquelle elle consacrera toute la lettre VIII : c'est dans ce passage que Léonie d'Aunet « s'inspire » de Léouzon Le Duc, en parlant des origines des Finnois, de leurs anciennes traditions, de la poésie épique et de leur aspect physique par rapport aux Lapons. À l'époque du voyage de Léonie d'Aunet, le Kalevala est déjà connu en Finlande (Lönnrot a fini de le publier en 1836, ainsi que la Kanteletar en 1840), mais pas en France, où il n'est traduit pour la première fois qu'en 1845. Sans aucun doute, la voyageuse a parlé de ces sujets avec Marmier, qui est l'âme littéraire de la Commission et qui voyage avec les Biard et quelques autres savants en Laponie (alors que le reste de la Commission continue vers le sud de la Norvège, à bord de la corvette)[22]. En effet, par ce voyage, Marmier recueille des nombreuses informations sur la culture, la littérature, l'histoire et les anciennes croyances religieuses scandinaves et finnoises, qui feront partie de la Relation du voyage, dans les volumes officiels de la Commission, et de ses écrits personnels sur l'Europe du Nord. Administrateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève de Paris, il sera ensuite l'un des fondateurs de la section nordique de la bibliothèque et, en 1870, il entrera à l'Institut. Pour ce qui est du récit de Léonie d'Aunet, il est très difficile de distinguer les informations glanées au cours du voyage de celles qui, tirées des ouvrages publiés entre 1840 (année du retour) et 1854 (année de la publication du récit), ont été ajoutées ensuite. En outre, au début de la lettre VIII, l'auteur souligne que, profitant d'un arrêt forcé, à cause d'un ennui mécanique sur la voiture, elle veut consacrer une partie de son récit à la culture finnoise par une digression : Léonie ne parle pas de ses sources, évidemment.

À propos de la mythologie finnoise, Léonie d'Aunet sait très bien en synthétiser l'essence :

Ces runas racontent toute une mythologie compliquée, originale, mystérieuse et bizarre à la fois, très différente de la mythologie scandinave. [...] Elle place partout des dieux, dans le ciel, sur la terre, au fond de la mer ; elle anime et vivifie les métaux, les pierres, les arbres ; elle personnifie le chaud, le froid, le vent, la pluie, la neige, les saisons ; elle divinise le chien et l'ours ; elle peuple les solitudes de la Finlande d'une foule innombrable de dieux, de déesses, d'esprits, de géants, de génies, de follets, de nains, de sorciers.[23]

À cette description il n'y a rien à ajouter, elle est extrêmement précise et pertinente ; il faut souligner que les runas citées par la voyageuse sont les vers de la poésie épique finnoise et n'ont rien à voir avec les runes scandinaves, c'est-à-dire l'ancien alphabet germanique.

Dans la rédaction finale de son récit, Léonie d'Aunet fait grand cas des enseignements, directs ou non, tirés des hommes de lettres connus au cours des années de sa vie intellectuelle, dans les salons les plus célèbres de Paris. Il est, en particulier, bien évident que l'inspiration et les points de départ sont empruntés au Rhin de Victor Hugo, surtout en ce qui concerne le langage extrêmement riche et débordant de détails dans les descriptions, ainsi que l'ironie aiguë, rendue souvent à travers des jeux de mots. Il s'agit d'un style qui contraste, bien évidemment, avec les choix synthétiques des sections monographiques sur les différentes cultures rencontrées. Les descriptions de certains lieux particulièrement impressionnants pour leur beauté naturelle ou pour leur importance géographique sont un exemple de sa virtuosité : l'éloquence presque « asiatique », dans le sens latin du terme, typiquement romantique, s'exalte jusqu'au sublime et peut être bien reconnue, par exemple, dans la description du cap Nord :

Je voyais donc enfin se dresser près de moi la grande forteresse de la terre qui depuis tant de siècles défend l'Europe des empiètements de l'Océan furieux. On s'aperçoit que la victoire persistante du géant de granit n'a pas toujours été facile ; ses larges flancs sont sillonnés de crevasses profondes ; ses gigantesques assises sont ébranlées et écornées ; çà et là, on distingue quelque échancrure : c'est l'endroit où une vague a enlevé un bloc de pierre. Je voyais donc enfin ce célèbre cap Nord, atteint par un si petit nombre de voyageurs ; je le voyais sous un ciel pur, lorsque les flots verts de l'Océan calmé jetaient à peine quelques broderies d'écume blanche sur ses piliers massifs ; je le voyais sous son aspect paisible, éclairé par la magie d'un beau jour, et j'étais émue. Que doit-ce être l'hiver, lorsque l'Océan gonflé de tempêtes précipite ses montagnes liquides sur la montagne solide ; lorsque les masses de glace se brisent avec fracas contre les arêtes de granit, alors que les ouragans déchaînés mêlent leurs grondements à ces tonnerres, et que la lueur vague et pâlissante de l'aurore boréale projette ses rayons blafards sur cette lutte éternelle et terrible ? Oh ! ce doit être un spectacle à épouvanter le regard humain ![24]

« Je voyais donc enfin » : la répétition continuelle de cette affirmation ponctue tout le passage, en rendant encore plus solennel la description du lieu et le témoignage de la première voyageuse à sillonner ces vagues. La même emphase se retrouve dans la description des glaces du Spitzberg, où le sens du sublime est encore plus évident :

Ces glaces du pôle, qu'aucune poussière n'a jamais souillées, aussi immaculées aujourd'hui qu'au premier jour de la création, sont teintes des couleurs les plus vives ; on dirait des rochers de pierres précieuses : c'est l'éclat du diamant, les nuances éblouissantes du saphir et de l'émeraude confondues dans une substance inconnue et merveilleuse. Ces îles flottantes, sans cesse minées par la mer, changent de forme à chaque instant ; par un mouvement brusque, la base devient sommet, une aiguille se transforme en un champignon, une colonne imite une immense table, une tour se change en escalier. [...] Je voyais se heurter autour de moi des morceaux d'architecture de tous les styles et de tous les temps : clochers, colonnes, minarets, ogives, pyramides, tourelles, coupoles, créneaux, volutes, arcades, frontons, assises colossales, sculptures délicates comme celles qui courent sur les menus piliers de nos cathédrales, tout était là confondu, mélangé dans un commun désastre. Cet ensemble étrange et merveilleux, la palette ne peut le reproduire, la description ne peut le faire comprendre ! [...] Rien ne peut rendre le formidable tumulte d'un jour de dégel au Spitzberg. La mer, hérissée de glaces aigues, clapote bruyamment ; les pics élevés de la côte glissent, se détachent et tombent dans le golfe avec un fracas épouvantable ; les montagnes craquent et se fendent ; les vagues se brisent furieuses contre les caps de granit ; les îles de glace, en se désorganisant, produisent des pétillements semblables à des décharges de mousqueterie ; le vent soulève des tourbillons de neige avec de rauques mugissements ; c'est terrible et magnifique : on croit entendre le chœur des abîmes du vieux monde préludant à un nouveau chaos. [...] Cela tient à la fois du fantastique et du réel ; cela déconcerte la mémoire, hallucine l'esprit et le remplit d'un indicible sentiment, mélange d'épouvante et d'admiration ![25]

« Terrible et magnifique », « épouvante », « admiration » : l'apothéose du sublime et du monstruosus, dans le sens latin du terme, monstrueux et prodigieux au même temps, presque avec un sens tragique aristotélicien de « terreur » et de « pitié ». À tout cela s'ajoute une religiosité qui parfois exalte ces caractères déjà si extrêmes.

À côté de ces tons romantiques, la prose de Léonie d'Aunet est pleine d'ironie et de coquetterie qui colorent et dédramatisent certains moments embarrassants. On peut citer, par exemple, la description d'un dîner à Trondheim, à base de nourritures typiquement norvégiennes :

Je me laissai servir du potage. Je vis dans mon assiette une quantité de petites boules nageant dans un jus violet ; il s'exhalait de là une odeur spiritueuse de fâcheux présage. J'essayai de m'attaquer d'abord à une grosse boule jaune qui me parut un innocent jaune d'œuf dur... Je crus manger du feu. Le traître avait été abondamment poudré de piment. J'eus la lâche idée de tout laisser ; mais les regards étaient fixés sur moi ; je fis une invocation à l'hospitalité, et rassemblant tout mon courage, je continuai d'avaler cette infernale soupe. Au milieu du conflit de goûts, de saveurs et d'aromes qui ahurissaient complètement mon palais, je distinguai, dans cette mêlée bizarre, du sucre, du jus de gibier, du piment, du vin, des œufs et toutes les épices connues ; l'addition d'un peu de poudre à canon ne me paraîtrait pas invraisemblable.[26]

Léonie d'Aunet précise que la seule boisson présente sur la table est de l'eau-de-vie, ce qui oblige la voyageuse à choisir entre le goût épicé au maximum du repas et l'éventuelle ivresse à cause de la boisson.

La description du sac personnel d'un vieux lapon est du même ordre et présente à la délicate voyageuse parisienne un contenu très diversifié :

Un jour j'obtins d'un Lapon de vider cette précieuse réserve devant moi ; il en tira un couteau, un grand vieux pistolet sans chien auquel il paraissait attacher la plus grande importance, quatre species[27], du tabac à fumer (je n'en ai vu aucun priser), une boite d'écorce de bouleau remplie de beurre de lait de renne, un morceau de poisson fumé et toute une provision de petit foin destiné à remplacer celui de sa chaussure dans le cas où il l'aurait mouillé ; je dois ajouter, malgré l'inélégance du détail, que ce foin lui avait déjà servi à cet usage. D'après cet aperçu, vous pouvez comprendre qu'il s'exhale d'ordinaire de ces sacs une odeur prodigieusement repoussante.[28]

Enfin, Léonie d'Aunet fait souvent des références à des lieux français (surtout Paris et Marseille), bien connus des lecteurs, pour donner des éléments de comparaison avec les pays ou les villes qu'elle vient de visiter et pour rendre les explications plus compréhensibles à un public peu averti de lieux si lointains et si étranges.

On note la bonne culture de Léonie d'Aunet, inspirée des modèles classiques, comme Laclos et Bernardin de Saint-Pierre, et des modèles contemporains, comme Hugo ou Balzac, du point de vue stylistique et pour les topoi littéraires, ce qui a porté certains compilateurs de biographies du XIXe siècle faire l'hypothèse de plagiats et même à affirmer que le Voyage d'une femme au Spitzberg ait été écrit par Victor Hugo, sous le pseudonyme de Léonie d'Aunet.

La critique de son époque n'a pas été indulgente avec Léonie d'Aunet, marquée par les préjugés au sujet de ses vicissitudes personnelles. Certains catalogues ou dictionnaires (comme par exemple le Catalogue général de la librairie française ou le Dictionnaire des femmes célèbres) soulignent en premier lieu sa condition de femme séparée et, ensuite, sa « conversation criminelle » avec Hugo, comme seul événement important de sa vie, en exprimant des jugements réducteurs, sinon complètement négatifs, sur son activité littéraire, en la diffamant et en rapportant des informations complètement fausses (« amie intime de l'explorateur Xavier Marmier », « ex-servante », « créole », etc.). Les informations bibliographiques dont on dispose aujourd'hui sont presque toujours contenues dans des ouvrages dédiés à la vie de Victor Hugo, où Léonie occupe la place la plus importante parmi « les autres maîtresses » ; mais il faut dire que dans les dernières décennies, plusieurs travaux sur Léonie d'Aunet ont paru comme la biographie de Françoise Lapeyre (malheureusement assez imprécise dans plusieurs passages) et les essais de Wendy S. Mercer, qui a édité le récit en 1992.

Le caractère fort de Léonie d'Aunet sort de tout son récit, mais il est intéressant de terminer en citant deux passages, dans lesquels elle montre toute sa force et sa détermination à entreprendre le voyage dans les régions du Nord de l'Europe :

« Quelle folie ! me disait-on ; vous allez devenir laide.
- Pourquoi donc ?
- Des pays affreux ; et puis vous êtes trop jeune et trop délicate pour les fatigues d'un tel voyage ; attendez, au moins.
- Non ; d'abord l'occasion ne se représenterait pas ; ensuite, plus tard, je puis avoir des enfants et n'aurai plus alors le droit d'exposer ma vie dans des aventures.
- À votre âge on va au bal, et non au pôle.
- L'un n'empêche pas l'autre ; si je reviens, j'aurai tout le temps d'aller au bal.
- Et si vous ne revenez pas ?
- Vous aurez le plaisir de dire : Je le lui ai bien prédit. »[29]

Et on sait bien que son vrai but est d'être la première femme à parcourir les routes nordiques, tout en remarquant d'être un « voyageur » et non une « voyageuse » :

L'intérêt de mon récit croîtra à mesure que je m'avancerai sous les latitudes élevées de notre vieille Europe ; arrivée là, j'aurai, à défaut d'autre, le mérite de l'originalité, étant la seule femme qui ait jamais entrepris un semblable voyage.[30]

Alessandra Grillo


  1. ^ Apparemment son père s'appelait tout simplement Thévenot, mais au retour des guerres napoléoniennes il avait ajouté d'Aunet dans une tentative de donner une aura aristocratique à sa famille.
  2. ^ Victor Hugo, Lettres de Victor Hugo à Léonie Biard, Jean Gaudon éd., Paris, Blaizot, 1990, p. 2 de la postface (les pages ne sont pas numérotées)
  3. ^ Léonie d'Aunet, Voyage d'une femme au Spitzberg, Paris, Hachette, 1854, p. 3
  4. ^ Victor Hugo, Océan, Paris, Laffont, 2002, p. 305 (cité dans Jean-Marc Hovasse, Victor Hugo. Tome I. Avant l'exil 1802 - 1851, Paris, Fayard, 2001, p. 929)
  5. ^ Les fresques qu'on admire dans la salle d'entrée de la galerie de Minéralogie et de Géologie du Muséum d'Histoire Naturelle de Paris reproduisent la chasse à l'ours, au phoque et à d'autres animaux nordiques : ces peintures sont la commande la plus importante parmi celles faites à Biard par le roi Louis-Philippe, pour en obtenir de lui la permission de déplacer Léonie d'Aunet de la prison à un couvent.
  6. ^ Sur Léonie d'Aunet, voir : Louis Boivin, Notice sur M. Biard ; ses aventures ; son voyage en Laponie, avec Madame Biard ; examen critique de ses Tableaux, Paris, Breteau et Pichery, 1842 ; Louis Guimbaud, Victor Hugo et Madame Biard d'après des documents inédits, Paris, Blaizot, 1927 ; Paul Souchon, La Plus Aimante, ou Victor Hugo entre Juliette et Madame Biard, Paris, Albin Michel, 1941 ; Raymond Escolier, Un Amant de Génie : Victor Hugo, Paris, Fayard, 1953, p. 297-337 ; Henri Guillemin, Hugo et la sexualité, Paris, Gallimard, 1954, p. 49-63 ; Inkeri Tuomikoski-Dombre, Voyageurs français en Finlande, Paris, Bibliothèque Nordique, 1966, p. 76-78 et p. 113-115 ; Jean Savant, La Vie sentimentale de Victor Hugo. ** Léonie D'Aunet. * Madame Biard avant le scandale et *** Léonie D'Aunet. ** Du scandale au coup d'État et à l'agonie, Paris, chez l'auteur, 1982 ; Victor Hugo, Lettres cit. ; Wendy S. Mercer, « Léonie d'Aunet (1820 - 1879) in the shade of Victor Hugo: talent hidden by sex », Studi Francesi, Torino, anno XXXVII, fascicolo I, gennaio-aprile 1993, p. 31-46 ; Wendy S. Mercer, « Gender and Genre in Nineteenth-century Travel Writing: Léonie d'Aunet and Xavier Marmier », Steve Clark éd., Travel Writing and Empire: Postcolonial Theory in Transit, London, New York, Zed Books, 1999, p. 147-163 ; Jean-Marc Hovasse, op. cit., p. 928-1132 ; Françoise Lapeyre, Léonie d'Aunet, Paris, JC Lattès, 2005 ; Luisa Rossi, L'altra mappa. Esploratrici, viaggiatrici, geografe, Reggio Emilia, Diabasis, 2005, p. 189-210
  7. ^ Léonie d'Aunet, op. cit., p. 317 ; voir aussi, p. 28 et p. 290
  8. ^ Ibid., p. 103
  9. ^ On peut faire une comparaison avec l'œuvre de Stephen Sommier, Un viaggio d'inverno in Lapponia. Lettere ai miei nipotini (1887). Elle présente les lettres de l'ethnologue français à ses neveux et on y trouve un langage très simple, clair, qui parfois touche le simplisme, pour être bien compréhensible par un public jeune, dont l'attention doit être maintenue vive à travers le récit d'événements particuliers ou de curiosités.
  10. ^ Léonie d'Aunet, op. cit., p. 298-301 et Louis Antoine Léouzon Le Duc, La Finlande, son histoire primitive, sa mythologie, sa poésie épique, avec la traduction complète de sa grande épopée, le Kalewala, son génie national, sa condition politique et sociale depuis la conquête russe, Paris, J. Labitte, 1845, vol. I, p. 155-158
  11. ^ Léonie d'Aunet, op. cit., p. 295. Voir sur ce faux : Inkeri Tuomikoski-Dombre, op. cit., p. 114-115
  12. ^ Léonie d'Aunet, op. cit., p. 357
  13. ^ Jean Jacques Rousseau, « Émile », Œuvres Complètes, Paris, Gallimard « Bibliothèque de la Pléiade », 1969, vol. IV, p. 828
  14. ^ Léonie d'Aunet, op. cit., p. 180-181
  15. ^ Ibid., p. 185-186
  16. ^ Ibid., p. 236-237
  17. ^ Ibid., p. 324-325
  18. ^ Ibid., p. 183
  19. ^ Ibid., p. 72-73
  20. ^ Ibid., 275
  21. ^ Ibid., p. 260
  22. ^ Parmi les détracteurs de Léonie d'Aunet, il y en a qui ont soutenu l'idée d'une relation amoureuse entre la jeune femme et Marmier, pendant le voyage en Laponie, en faisant l'hypothèse que la petite Henriette Biard aurait été fille du professeur français. En réalité, tout cela est assez improbable car le couple est tout au début de son rapport et Biard, extrêmement jaloux, tient sa femme sous une stricte surveillance pendant le voyage. Mais cette histoire confirme l'acharnement des « medias » de l'époque contre Léonie et contre ses choix plutôt indépendants. Marmier reste quand même toujours en contact avec Léonie d'Aunet et il est le parrain d'une des filles d'Henriette.
  23. ^ Ibid., p. 293
  24. ^ Ibid., p. 160-161 (gras ajouté)
  25. ^ Ibid., p. 173-175 (gras ajouté)
  26. ^ Ibid., p. 91-92
  27. ^ Monnaye norvégienne valant à peu près cinq francs quinze centimes de France. (n.d.A.)
  28. ^ Ibid., p. 143-144
  29. ^ Léonie d'Aunet, op. cit., p. 3-4
  30. ^ Ibid., p. 5

Référence bibliographique:

Aunet Léonie d', Voyage d'une femme au Spitzberg, Paris, Hachette, 1854

Boivin Louis, Notice sur M. Biard ; ses aventures ; son voyage en Laponie, avec Madame Biard ; examen critique de ses Tableaux, Paris, Breteau et Pichery, 1842

Escolier Raymond, Un Amant de Génie : Victor Hugo, Paris, Fayard, 1953

Guillemin Henri, Hugo et la sexualité, Paris, Gallimard, 1954

Guimbaud Louis, Victor Hugo et Madame Biard d'après des documents inédits, Paris, Blaizot, 1927

Hovasse Jean-Marc, Victor Hugo. Tome I. Avant l'exil 1802 - 1851, Paris, Fayard, 2001

Hugo Victor, Lettres de Victor Hugo à Léonie Biard, Jean Gaudon éd., Paris, Blaizot, 1990

Hugo Victor, Océan, Paris, Laffont, 2002

Lapeyre Françoise, Léonie d'Aunet, Paris, JC Lattès, 2005

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Mercer Wendy S., « Léonie d'Aunet (1820 - 1879) in the shade of Victor Hugo: talent hidden by sex », Studi Francesi, Torino, anno XXXVII, fascicolo I, gennaio-aprile 1993, p. 31-46

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Rossi Luisa, L'altra mappa. Esploratrici, viaggiatrici, geografe, Reggio Emilia, Diabasis, 2005

Rousseau Jean Jacques, « Émile », Œuvres Complètes, Paris, Gallimard « Bibliothèque de la Pléiade », 1969, vol. IV

Savant Jean, La Vie sentimentale de Victor Hugo. ** Léonie D'Aunet. * Madame Biard avant le scandale et *** Léonie D'Aunet. ** Du scandale au coup d'État et à l'agonie, Paris, chez l'auteur, 1982

Stephen Sommier, Un viaggio d'inverno in Lapponia. Lettere ai miei nipotini, Firenze, G. Barbera, 1887

Souchon Paul, La Plus Aimante, ou Victor Hugo entre Juliette et Madame Biard, Paris, Albin Michel, 1941

Tuomikoski-Dombre Inkeri, Voyageurs français en Finlande, Paris, Bibliothèque Nordique, 1966

Pour citer cet article:

Référence électronique
Alessandra GRILLO, «  LE « GRAND TOUR » DE LÉONIE D'AUNET », Astrolabe [En ligne], Septembre / Octobre 2008 ITINÉRANCES FÉMININES, mis en ligne le 03/08/2018, URL : http://astrolabe.uca.fr/septembre-octobre-2008-itinerances-feminines/dos...